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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 08:14

 

 

Je découvre sur le tard – jamais trop tard pour un chef d’œuvre – La Grande Faim, de Paul-Émile Victor, version enregistrée par l'auteur en 1956.

Il retrace le drame des grandes famines des années 1882 et 1883 sur la côte du Groenland. Certains ont qualifié – un peu légèrement – ce texte de roman. En fait, Paul-Émile Victor en avait recueilli les souvenirs lors de son premier séjour en 1934 à Tassiussak, la bourgade principale des Ammassalimiout. Comme dans bien des grandes aventures et découvertes – je pense à Cortés et la Malincha – le rôle d'information-transmission est dévolu à une jeune femme, ici nommée Doumidia, avec qui l'auteur partagea... bien des choses.

Cette version est un monument de littérature.

L'histoire tout d'abord. Brute et brutale, d'une simplicité effarante : la famine dans son expression la plus complète, presque incompréhensible à nos yeux, et d'autant plus agressive qu'elle échappe à notre monde, même pour ceux qui ont souffert au-delà de notre imaginaire. Je veux parler des camps de concentration dont les nazis n'ont eu ni la primeur, ni la spécificité. Que ceux qui en doutent lisent les témoignages trop rares (les morts écrivent peu) du Goulag, du Laogaï, des camps vietminh (hommage à Hélie Denoix de Saint-Marc et honte à Boudarel) etc. Mais au moins – horrible expression – dans ces camps, des hommes martyrisaient d'autres hommes, et il y eut des lueurs inattendues... trop rares, trop faibles.

Mais lorsque la Nature s'en mêle, lorsqu'aucune chasse ni aucune pêche, n'est plus possible, qu'aucune plante ne pousse, lorsque ces hommes qui ont appris depuis des siècles à survivre dans des conditions extrêmes ont mangé leurs chiens, leurs vêtements, les parois de leurs maisons faites de peaux de bêtes, lorsque le ventre est vide depuis des jours et des jours, lorsque les plus valides partent chercher de l'aide, dans la tempête, au prix d'efforts surhumains dans la neige, la glace, sur la banquise, et qu'ils ne rencontrent que mort et désolation, alors... ?

Alors la mort est inévitable. La mort donnée aux enfants, aux vieux, en les jetant dans des trous de la banquise, et en les suivant vers le monde des grandes chasses d'où la faim est bannie.

Encore faut-il ruser, jouer avec les courants de la mer sous la banquise pour éviter que le corps ne soit retrouvé, harponné par les derniers survivants, récupéré... et mangé.

Alors, que reste-t-il, au-delà de l'horreur ? Rien, peut-être, si ce n'est l'assassinat pour un dernier banquet, et ces témoignages : c'est plus sucré que l'ours, c'est bon.

 

Le style est dépouillé à l'extrême – un style auprès duquel celui de Simenon passerait pour fioritures – les phrases répétitives : « Ici il y a de la faim... Ils mangent de l'homme ». Pas un mot qui ne concentre le drame.

Quant à la diction de Paul-Émile Victor, là aussi, réussite totale, sans artifices, accordée à l'insensibilité glaçante de la nature. Je ne peux la comparer qu'à celle de Camus lisant L'Étranger.

Que nul ne discoure sur l'homme dans la nature s'il n'a écouté La Grande Faim de Paul-Émile Victor.

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 16:22

 

 

Volubilis des temps qui changent

 

 

Le titre de cet article peut paraître mystérieux. Promet-il des approches en fanfare ? Des remarques sibyllines sur les temps politiques agités ? Sur les ondées ou les tonnerres de la météo ? Fera-t-il frémir les partisans de l'autre ou les thuriféraires de l’un ?

Rien de tout cela. Je veux ici offrir un modèle à quelques auteurs qui se lancent parfois dans une marche errante entre les temps et modes de nos verbes, pour – mi-sorciers, mi-horlogers – parcourir les montagnes russes des temps du récit.

Attention ! Le flash-back(le français retourinstantanéserait d'autant meilleur qu'il évoquerait un temps né et rené d'un instant) est une technique à maîtriser sous peine de n'être qu'une sale manie (comme aurait dit Brassens). Quant au fondu enchaîné, si facile à mettre en œuvre dans tout caméscope tant soit peu perfectionné, ne le confondons pas avec une écriture maîtrisée.

Certes, tout cela est bien beau, mais comment faire ?

L'éditeur qui lit beaucoup, autant par plaisir que par obligation, qui ose prétendre à quelque habileté en la dévorante habitude scripturale, peut se permettre, à l'occasion de proposer des exemples.

En voici un, extrait de Mémoires d'avenir de Michel Jobert. C'est un « petit » chef d’œuvre. Le passé et le présent – son passé et son présent – nous prennent et nous entraînent dès le début par une phrase qui semble annoncer une belle matinée. Qui semble... Car tout l'art est dans cette glissade contrôlée. Alors nous pouvons vivre le drame. C'est bien d'un drame qu'il s'agit. Vivre, revivre, découvrir, redécouvrir, entre passé et présent annoncés par un conditionnel qui s'efface devant la puissance réitérée et si présente de la nature, amplifiés par un futur quasi apocalyptique (Demain, au lever du soleil...) malgré lequel le présent ne peut qu'être (C'est bien la plaie...) et retravaillés avec les nuances finales de l'imparfait et du passé composé et du passé simple.

Mais il est « temps » de laisser la place à Michel Jobert, homme mûr retrouvant son enfance marocaine.

 

« Quand au printemps les blés sont verts, les arbres fruitiers en fleurs, l'air léger, le soleil vif, si j'étais encore là-bas, je regarderais vers le Sud, là où, vers Meknès, la ligne des montagnes se brise et où la route franchit un col. Je verrais dans le ciel clair naître des traînées grises et rouges, s'étendant à l'infini, comme une brume. Les chiens cessent d'aboyer et déjà dans le lointain on entend les paysans qui tapent sur des bidons. L'ombre passe devant le soleil. Un bruit immense, comme celui d'une eau imbibant le sol, s'empare du temps, de l'espace. Les vols tournoient en se laissant porter par le vent. Puis ils s'abattent. Toute la campagne s'emplit maintenant d'un grésillement multiple : les sauterelles sont partout. En quelques heures, les arbres sont devenus gris et rouges, les blés disparaissent. Ici et là, des feux naissent, aux fumées épaisses, pour protéger quelques carrés de légumes. Demain, au lever du soleil, la migration reprendra son vol vers le nord. D'autres lui succéderont, laissant la terre plus nue encore. C'est bien la plaie d'Égypte. C'est la misère. Dans les souks, on vend les sauterelles rôties ou en brochettes. Bientôt, du sol, surgira le cheminement innombrable des criquets qui viennent d'éclore et qui campent dans la campagne épuisée, en attendant que leurs ailes poussent. Alors ils mangent l'écorce des arbres. Les routes guident leurs errances voraces. Ils avancent partout, attendant le temps de l'envol.

Ils sont en grappe sur les pierres de Volubilis, la ville romaine, à un petit kilomètre de chez nous, installée sur un promontoire d'argile au-dessus de la vallée. Combien d'invasions de sauterelles, combien de tremblements de terre a-t-elle subis, avant l'ensevelissement ? L'arc de triomphe de Caracalla, les vestiges de la Basilique, les Thermes et les maisons patriciennes, le Decumanus, ne parlaient pas à mon esprit. J'étais trop à l'écoute de la vie pour que ces pierres solennelles aient pu m'émouvoir. Quand un grand frisson parcourait la terre et secouait les portes de la maison, alors je pensais, par rapport à ma propre vie, au tremblement de terre qui ensevelit Volubilis. »

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5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 09:31

 

PERE-CYPRIEN.jpg

 

Il y a quelques jours, passait, avec une trace d’humour dans la voix du journaliste d’une grande radio, l’information selon laquelle un groupe de chrétiens, curé en tête, avait processionné dans les champs de Marseille-en-Beauvaisis (Oise) pour demander la pluie. Le Parisien a accompagné cette manifestation d’une belle illustration que nous reprenons et d’une explication adéquate sur la messe de rogations, dite par le père Cyprien.

 

On imagine que la nuance ironique du journaliste radiophonique à l’égard de cette cérémonie eût été bien plus franche si le père Cyprien n’avait pas été noir. Soyons prudents ! Pensez-vous que j’exagère ? Peu importe.

 

Alors je livre à votre réflexion les faits suivants :

 

« Une très pittoresque cérémonie musulmane s’est déroulée ces jours derniers, près de Tunis, à l’ombre du village de la Manoubia.


Depuis plusieurs jours, sur la demande de S.A. Le Bey, on disait des prières à la grande mosquée Ou Djamaa Zitouna, pour implorer Dieu afin qu’il mette un terme à la sécheresse actuelle qui ravage les récoltes. Si Hamda Ahmed Cherif, l’imam révéré de la grande mosquée, faisait lire aussi depuis plusieurs jours aux fidèles, les livres saints, les livres des préceptes du prophète, et cependant la sécheresse persistait. Il fut alors décidé que la grande prière de l’eau, dite Salah et is tikka serait prononcée sur les hauteurs de la Manoubia. Cette cérémonie est décidée en dernier recours. C’est une grande supplication au ciel, de toute une foule qui s’en va humblement en cortège sur quelque site élevé, en dehors des remparts, après avoir procédé à des ablutions.

 

L’autre matin donc, l’imam de la grande mosquée quitta le sanctuaire suivi d’un groupe de fidèles. Ils avaient eu soin, avant de partir, comme il est prescrit, de mettre leurs burnous à l’envers, c’est-à-dire la doublure en dehors. Cette formalité permet aux passants de les reconnaître et de se joindre à leur pieux pèlerinage. C’est aussi une marque d’humilité de la part des fidèles, dont certains même, marchent nu-pieds.

La foule d’instant en instant allait en s’accroissant, et de tout ce long cortège tout blanc et recueilli, on entendait monter un murmure de voix, une interminable prière qui disait : Oh, Dieu miséricordieux, nous implorons votre pitié !

 

Arrivé au village qui porte le nom de la sainte, Lalla Manoubia, l’imam fit arrêter la foule, puis s’avança de quelques pas, tourné vers la Mecque, et on le vit immobile, dominant l’immensité des deux lacs, commencer la grande prière. Derrière lui, tous les yeux étaient tournés vers le ciel. Tous priaient, et quand se termina cette émouvante cérémonie, les fidèles reprirent par le sentier escarpé, le chemin de la ville. »


Si j’ai repris cet article c’est qu’il montre autant la concordance des pensées quand les hommes sont soumis aux turbulences de la nature, que la différence de traitement d’une information. De cette simple constatation, un ethno-sociologue en tirerait matière à bonnes réflexions. Mais j’aurais amputé le sens de cet article si j’avais omis de préciser qu’il est tiré de l’Écho d’Oran du dimanche 9 avril 1922, et qu’il se poursuit ainsi :

 

« Il y a plusieurs années, à Tunis, alors que la sécheresse sévissait comme cette année, une cérémonie analogue eut lieu à la Manoubia. C’était le père de l’imam actuel qui dirigeait la prière. Le commandant du 4ezouaves, alors colonel Abria, se trouvant dans les parages, accompagna l’imam pour assister à cet impressionnant spectacle.

 

Comme la prière était terminée, il se leva un vent violent qui, en quelques instants, amena dans le ciel de sombres nuages. Tous, étonnés demeurèrent en contemplation, et aussitôt, de grosses gouttes humectèrent la poussière du chemin, et la foule, ravie, de rendre grâce au Tout Puissant. Le colonel lui-même ne fut pas peu sensible à cette grande émotion, et, comme l’imam passait près de ses hommes pour regagner la ville, il lui fit présenter les armes. »

 

Oublions les humoristes de mauvais aloi qui prétendraient que le père de l’imam de 1922 était meilleur météorologiste que son fils.

 

Passons à l’essentiel : des hommes de différentes origines et de différentes fonctions sont soumis aux mêmes vicissitudes. Les uns prient quand les autres portent les armes. Réunis par la grandeur, ils se respectent et se saluent, chacun à sa façon. L’honneur et la dignité, vraiment compris, se partagent sans se négocier. Ce partage n’ampute personne de ses fondamentaux, même si chacun professe une foi différente. C’est seulement ainsi que la coexistence est possible. Si, en place d’un colonel, un évêque eût été présent, le vrai signe de respect eût été de se signer, et pourquoi pas, de bénir.

 

Pensez-y bien, en attendant mon futur article sur ce sujet, et, par-delà le siècle, saluons cet imam et ce colonel... sans oublier le père Cyprien.

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 07:24

Si quelqu’un doutait encore du vrai sens de RADAR et n’appréciait pas celui que je lui attribuais récemment (Ramenez Au Débarras les Actuels Radoteurs) il pourrait encore le traduire par :

 

« Ramenez Au Dépôt les Abrutisseurs Routiers ».

 

Preuve en est le dernier gadget dit « pédagogique » qui n’est autre qu’un compteur de vitesse des bords de route. En quelque sorte l’équivalent des appareils embarqués que les forts penseurs élyséens veulent débarquer.

 

Donc, les inspecteurs Gadget feront dépenser une fortune de plus au citoyen. J’imagine que leur achat, leur pose, leur entretien, seront, comme pour leurs ancêtres répressifs, sous-traités par des entreprises où apparaîtront – discrètement – des frères, cousins, neveux et autres alliés choisis par le plus grand des hasards. Qui pourrait croire le contraire ?

 

Pagnol, dans Topaze, nous avait déjà expliqué le coup de la pissotière à roulettes. Un texte à ne pas mettre entre toutes les mains.

 

Mais en observant la situation d’un autre point de vue, une autre question se pose. Et les gendarmes dans cela ?

 

Il fut un temps où leur présence – débonnaire ou non – le long d’une route,

suffisait à faire ralentir l’automobiliste de passage. Le citoyen normal, devant le képi, vérifie instinctivement l’ordre dans son comportement, et lève le pied. C’est d’ailleurs ce qui le distingue de la petite frappe provocatrice ou agressive.

 

On sait même qu’une silhouette humaine animée, placée sur le bord d’une route, diminue plus la vitesse des conducteurs que le plus sophistiqué des outils à la mode.

 

Nous assistons donc à la dépréciation du rapport humain – bien que parfois irritant – entre le gendarme et l’automobiliste. Le gendarme caché dans le fourré comme renard en embuscade de poulailler, masqué derrière ses jumelles, ne sortant que devant les caméras de télévision pour ânonner se petite leçon de morale, est psychologiquement rejeté vers sa pacotille de commande.

 

Aujourd’hui, Courteline n’écrirait plus « Gendarme vous êtes une moule», mais : « Gendarme vous êtes dans le moule. »

 

Plus notre société se complaira dans ses croisades fabriquées, plus elle s’appauvrira de ses valeurs humaines, plus elle ira dans le sens de la pire police, celle du mauvais plaisir des princes à la mode et de leurs troubles séides.

 

Le progrès, le vrai, ne consiste pas à empiler toujours plus de machinerie pour évacuer l’homme. Ce technicisme, héritier dévoyé de la faillite du scientisme, en a repris les pires défauts, majorés par la médiatisation dite « démocratique ». Ainsi, cette inflation technique institue et soutient – dans l’ordre que l’on veut – la dictature de la pensée unique.

 

Un équilibre plus délicat, plus fragile, mais combien plus noble, consiste à guider l’humain vers son devenir, non à lui greffer par force des pensées et des limites d’esclave. Les mesures en rafales que pondent nos gouvernants actuels nous en éloignent chaque jour davantage. Le malheur est qu’il se trouve toujours une clientèle de garde-chiourme.

 

Dire que certains craignent l’invasion des extraterrestres !

 

Mais comme la littérature n’abandonne jamais ses droits et pour rassurer ceux que mes néologismes étonnent ou irritent parfois, je me réfère à Littré et à Voltaire :


Abrutisseur : Qui abrutit. « Je voudrais bien que les Turcs fussent chassés du pays des Périclès et des Platon ; il est vrai qu'ils ne sont pas persécuteurs, mais ils sont abrutisseurs ; Dieu nous défasse des uns et des autres », Voltaire dans Laveaux.

 

Donc, RADAR...

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 08:10

 

 

Donc, le combat est lancé : d’un côté, magistrats en grève, ou en non-séances (au choix du vocabulaire) et soutien policier ; de l’autre un président prêt à dégainer une loi comme d’autres cowboys leurs inépuisables révolvers à six coups. Au milieu, l’enjeu – et d’une certaine façon l’initiateur et presque arbitre – un débile assassin au casier judiciaire chargé de 13 condamnations. Les superstitieux apprécieront.


Il existe plusieurs visions de ce match. L’une rejoint la chronique d’Éric Zemour en fin de semaine : la ballet bien réglé entre droite et gauche où chacun tient son rôle d’indigné professionnel pour éviter d’orienter le public sur la question de fond : le manque de places de prison en France. Débat truqué, donc, redondant en références obligées à la déesse Démocratie. Et les guignols de la bande (serait-ce un hommage inconscient de leur part ?) rentrent dans leurs boîtes jusqu’à la prochaine séance.

 

Il existe une deuxième lecture médiocrement politicienne. Les élections de 2012 approchant, le thème du président justicier occupant le terrain peut aider à faire recette. Je ne m’y étendrai pas, justement à cause de son fumet aigre de mauvaise soupe électorale.

 

Il en est une troisième qui doit être évoquée. La séquence pourrait être la suivante :

- Dans un premier temps, le président, en tant qu’homme, est sentimentalement bousculé, dépassé, par cette tuerie-boucherie, ce crime doublé d’un démembrement nauséabond.

- Dans un deuxième temps, le président, qui n’accepte pas de se remettre en cause, cherche les responsabilités au seul niveau des exécutants de la politique judiciaire.

- Dans un troisième temps, le candidat ludionique est repris par ses démons habituels, joue le jeu de la surenchère verbale et légiférante, bien adapté en cela au fond de commerce des politicards à la française.



Il apparaît nettement que je penche pour cette troisième lecture qui associe l’homme et le président dans cette reprise des pires défauts de notre monde contemporain :

- les sentiments réels (part de la richesse humaine) dépassés par le sentimentalisme débridé à tendance gueularde (c’est le fameux Indignez-vous dont on n’a pas fini de supporter les dégâts).

- la tendance infantile de la justification à tout prix : c’est pas moi, c’est l’autre crient d’une même voix le gamin aux mains pleines de confiture et le politicard français dans la mélasse.

- le non-respect de sa propre fonction de chef qui ne prend pas ses propres responsabilités dans une affaire portée sur le plan national.

- la partie productive de la schizophrénie légaliste qui consiste à rajouter une nouvelle loi sans faire appliquer les actuelles.



Et pourtant... n’est-ce pas le même président qui dénonçait, de ce ton si pénétré, le « fatras des lois » ? J’avais relevé cela dans un de mes articles. C’était là parole sensée, et même, avec une touche d’optimisme, un embryon de réflexion élaborée. Patatras ! Il aura suffi d’un débile meurtrier pour que le château de cartes du discours présidentiel s’effondre.

 

Fin de la première partie

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 14:28

 

DE-FUNES001.jpg


Je ne souhaitais pas trop revenir sur la saga du Médiator, encore que, l’actualité et un certain devoir de faire connaître et surtout de faire réfléchir titillent tout auteur pratiquant le bon sens critique et témoin de certains faits.


J’avais toutefois souligné la parenté entre le tout récent Médiator et son antécédent l’Isoméride : même laboratoire, même famille de produits, mêmes résultats à dix ans de distance.

 

Mais comme le point de vue littéraire ne cesse de me passionner, je recommande tout particulièrement la lecture d’un ouvrage paru en 2008. Il s’agit de Médecin malgré moi, de Patrick de Funès. Si vous attendez un de ces pavés indigestes dont les « grands professeurs » nous bombardent, vous serez déçus. Mais si vous souhaitez déguster une écriture décapante, à l’humour efficace qui plonge en ethnologue dans la tribu médicale, alors, là, vous ne regretterez pas votre investissement, et vous n’aurez pas perdu votre temps. Bien sûr, ce livre fera grincer les dents de bien des déguisés de la blouse blanche. Il séparera même les médecins en deux familles. L’une, majoritaire, regroupera ceux qui se sentiront atteints, ou pire, nieront les évidences cent fois renouvelées. L’autre, minoritaire, regrettera de ne pas avoir de tribune pour témoigner de faits équivalents. Au fait, comme répètent les bons commentateurs médicaux, pour éviter de « se faire des copains », parlez-en à votre médecin. Il y a de grandes chances qu’il déclare ne pas l’avoir lu. Vous en penserez ce que vous voudrez.

 

Mais en attendant, savourez cet extrait (p 81 du dit ouvrage). Plongez en littérature et ouvrez les yeux.



Le rinçage de gosier est à la base de la communication entre laboratoires. Côte de boeuf frites pour le généraliste, carré d’agneau aux légumes d’antan pour le spécialiste. Vers la fin des années 1980, en vue de prouver sa volonté de moralisation, le conseil de l’ordre exigea que lui soit communiquée la liste des médecins participant à ce type de gueuletons, le thème du débat – et probablement le menu de façon que ses membres bénéficient de produits et de vins d’une qualité et d’un prix supérieurs.

La seule et unique séance de recyclage gastronomique à laquelle j’aie assisté fut une soirée ménopause. J’y avais été conviée par une gynécologue frisée comme un astrakan.

« Je n’ai rien à y faire, objectai-je. Je n’ai pas envie de me farcir un exposé sur les mystères hormonaux.

T’inquiète pas, c’est expédié pendant l’apéritif. Mais ensuite, tu vas voir : la bouffe est super. Carole, Martine... toutes les copines seront là. »

Il me fallait bien composer si je voulais que les « copines » m’envoient des mammographies. À l’heure dite, je pénétrai dans une grande chaumière nichée au fond d’un bois. La plupart des tables étaient occupées par des messieurs en complets croisés aux côtés de dames plus jeunes. Mes compagnes, nettement moins fraîches, étaient consignées dans un salon particulier. Elles n’attendaient plus que moi, une flûte de kir pêche à la main. Une fois tout le monde servi, la visiteuse médicale, qui régalait, nous fit asseoir autour d’une table, pour que l’enseignement commence ;

« Connaissez-vous l’Isoméride, notre tout nouveau produit ? demanda-t-elle à l’assistance.

Bien sûr ! s’esclaffèrent les copines.

L’Isoméride, reprit notre hôtesse, est un grand progrès pour les femmes, dans une période douloureuse de leur vie, la ménopause.

Formidable ! » reprirent-elles en choeur.

Miss Laboratoie déplia un truc en carton qu’elle posa au milieu de la table.

« Un Trivial, un Trivial ! hurla ma voisine. Fufu, tu vas faire équipe avec moi. Vas-y, lance le dé ! »

Je m’exécutai en renversant son verre.

« Quel roi enfermait ses ennemis dans des cages ,

Saint Louis », répondit une invitée.

Avec son col claudine et son noeud dans les cheveux, on la voyait davantage poser des ceintures de chasteté que des stérilets.

« Raté. Louis XI. »

Le dé roula de nouveau.

« Une femme de cinquante ans se met à grossir. Que lui prescrivez-vous ?

Isoméride, lança ma voisine de droite.

Bien ! Une dame est constipée, que lui faut-il ?

Isoméride » répéta-t-elle.

Ma voisine était imbattable. C’était à se demander si son serre-tête en velours ne cachait pas une oreillette.

« Quelle actrice joue dans En cas de malheur ? » 

On distinguait presque le bruissement de ses synapses.

« Michèle Morgan.

Non.

Dalida.

C’est Brigitte Bardot, rectifia l’hôtesse en lisant la réponse au dos de la carte. »

Les dés s’emballent, ces dames s’amusaient comme des petites folles.

« Une femme de soixante ans a mal à la tête...

Isoméride.

Gagné. De qui est l’Adagiod’Albinoni ?

Vivaldi.

Perdu. Une ménagère est ballonnée, que doit-elle...

Isoméride ! » 

Leurs piaillements, mêlés de lourds effluves de parfum, commençaient à me donner le tournis ; leurs bijoux de pacotille, s’agitant comme des crécelles, me vrillaient les tympans. Je perdis alors ce que certains appellent le sens commun.

« Si une mayonnaise tourne, que lui ajoute-t-on pour la rattraper ?

Isoméride ! » hurlai-je.

Toutes les têtes brushées se figèrent. Il ne leur manquait que des antennes pour se communiquer silencieusement leur indignation.

« On ne plaisante pas avec la santé. »

Je n’avais plus qu’à prendre congé. Je partis dîner seul au Bar des Théâtres et perdis le quart de ma clientèle. Mais quelques mois plus tard, je pus tirer une certaine fierté de cette mésaventure : l’Isoméride faisait la une de tous les journaux pour avoir tué des centaines de personnes.


Patrick de Funès est bien le fils de son père, un sacré bonhomme, un moraliste qui n'a ni sa langue ni ses yeux dans sa poche. Chapeau, les artistes !

   

 


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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 09:06

 

L’éditorial de Luc Ferry dans le Figaro du 12 janvier 2011 est intéressant à plus d’un titre. Il intègre trois points spécifiques que sont l’indignation, le pessimisme et le passéisme, notions auxquelles aucun homme sur terre ne peut échapper à un moment ou à un autre de sa vie, mais qui prennent en France une dimension proche d’une sorte de culture nationale. Cela, ce sont les faits. Luc Ferry pose « l’indignation, cette attitude faussement révolutionnaire, qui ne fait qu’épouser la pente la plus forte des sociétés démocratiques et de ceux qui les représentent, à savoir les médias. » Il montre aussi le citoyen « râleur professionnel, sommé chaque matin par une certaine presse de s’indigner de tout et n’importe quoi. » Après cela, puisque « l’indignation... relève de l’imposture » et ne débouche sur aucune action constructive, le pessimisme et le passéisme prennent la relève.



Je ne peux que m’associer à ce tableau dont nous n’avons que trop d’exemples, présents, passés, et dont je n’attends pas la fin imminente.

Je ne suivrai pas le philosophe dans son approche des causes, lorsqu’il reprend à son compte la dichotomie bien pensante, trop bien pensante et tellement réductrice, d’une gauche classiquement acquise au mouvement et d’une droite réactionnaire dans la recherche de l’ordre. Il affirme que les positions se sont inversées, ou mêlées, sous les coups de la globalisation. Je crois qu’il est emprisonné dans une forme trop bien véhiculée de slogans réducteurs concernant la droite et la gauche.



Mais en est-il dupe lui-même ? J’en doute. Il est possible qu’il lui soit difficile d’aller sur certains terrains minés. Toutefois, comme c’est un homme intelligent et de belle culture, il marque quelques jalons, parmi lesquels le titre même de son article Passions « sinistres », passions de gauche ? qui doit être compris par le sens des mots et la typographie. Les guillemets de ce « sinistres » ouvrent bien vers l’étymologie du mot, bien qu’il ne souhaite pas « jouer outre mesure sur l’origine latine. » Le point d’interrogation final, lui aussi ouvre sur un questionnement licite, et le choix de l’expression « passions sinistres » ne peut laisser indifférents les lecteurs de Spinoza. Luc Ferry est trop intelligent pour ne pas avoir posé là une entité différente et socialement plus dangereuse que les passions tristes du grand Baruch.



Il faudra bien revenir un jour aux grandes dichotomies du monde, qui participent de sa création (relire la Genèse) et de nos choix fondamentaux, dans nos vies privées et sociales. Le positionnement de gauche et de droite en fait partie. Mais il ne s’agit pas de cette fausse séparation politique entre partis dits de droite et dits de gauche, avec leurs hommes politiques correspondants (à tous les sens du terme). Il s’agit fondamentalement d’affirmer que « sinister » signifie « gauche » en latin, d’où viennent : sinistre, sinistrose (terme médical qui pose la question du rabâchage de la plainte, souvent liée à un accident de la vie) et tous les dérivés du gauchissement, y compris des matériaux, ou du sens.



En posant les questions de cette façon, beaucoup de citoyens pourraient comprendre les vrais positionnements de droite et de gauche, et pourraient se surprendre à se reclasser, hors des partis... à condition de ne pas s’enfermer dans l’indignation professionnelle, phylogénétiquement, ontologiquement, médiatiquement et correctement « sinistre. »

 

Certains en sont capables, s’ils sont éclairés... mais la masse, démocratiquement asservie?

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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 22:10

 

papa-Noel011.jpg



Un papa pour Noël de Sylvaine Allié le Vallois, fait partie de ces œuvres qu’il est difficile de ranger dans une catégorie. Tant mieux ! L’esprit n’en est que plus ou mieux aiguisé. D’ailleurs, faut-il, à tout prix, vouloir faire entrer un texte dans une catégorie ? Pourquoi pas, aurait répondu Aristote, qui finit par buter sur la métaphysique. Revenons donc, débarrassé de nos pré-classifications à Un papa pour Noël qui n’a rien d’un conte de papa Noël. Qu’on en juge.


Une jeune femme de vingt-trois ans perd brutalement son père, un dimanche de printemps, ainsi que nous l’apprend la quatrième de couverture.

 

Dans le texte nous saisirons cette mort à bras le corps, à tous les sens du terme. Car ce père meurt dans les toilettes, pris dans toute la nudité excrémentielle du lieu :


« Papa, tu es là ? »

Jamais elle ne guette l’intimité de son père, aussi a-t-elle pu ne pas le voir sortir. Un doute affreux la fige au plancher. Et s’il avait franchi la terrifiante porte ?, pense-t-elle horriblement. Puis, avec « cette » délicatesse, elle baisse la poignée, soulagée de sentir que le lieu n’est pas fermé à clef, ce qui suppose, vraisemblablement, que l’endroit est vide. Or, un homme effondré, les fesses à l’air, les bras pendants, meurt en chanson...

« Papa, debout, réveille-toi, mais réveille-toi ! » gueule-t-elle aussi fort que si on la tabassait à mort.

Jamais elle n’aurait pensé voir un jour les excréments de son père. Elle tire la chasse d’eau, comme une mère, et traîne la masse à moitié nue. Elle allonge ce pantin géant sur le carrelage, remonte son bas de pyjama, et s’épuise amoureusement à tenter de le ramener à la vie. Ses lèvres soufflent dans les siennes. Ses larmes épousent les courbes du silence. Sans le savoir, elle avale la fin de son père. Le futur mort baigne dans une flaque de pleurs. Ceux de sa fille. (p.40)


En quelques lignes, la vie bascule, la mort apparaît, pire, le mort réapparaît. Ainsi commence un dialogue, puis une quête par laquelle la fille s’introduit dans le caveau où le corps se défait, et plus il se défait, sous toutes les violences de la nature, plus elle s’y accroche, plus elle s’unit à lui, tentant de le reconstruire, quête aussi amoureuse qu’initiatique, proche du mythe d’Osiris, alors que le père lui conseille de comprendre qu’elle doit achever son propre parcours avant de le rejoindre dans l’éternité.


Il est possible que le lecteur soit heurté par les scènes, les images. La mort, avant qu’elle soit transcendée, souffre fortement des phénomènes de fermentation et de putréfaction que la vie s’acharne à moduler, jusqu’à l’effondrement final.


Mais disons avant toute explication que l’auteur a su trouver le ton juste, osant des images fortes sans jamais tomber dans le scabreux. On pourra toujours objecter à cette appréciation son caractère subjectif, et il est vrai que je n’oserais conseiller sans précaution ce texte à quelques personnes récemment endeuillées. Mais sur un plan purement littéraire, il faut en apprécier la qualité, et même une certaine retenue. À toute personne refusant cette approche, je conseillerais de lire ou de relire Une charogne, de Baudelaire.


Parmi les fondamentaux de ce livre, se discernent très aisément les symptômes du deuil pathologique, caractérisés par cette longue évolution, et par des idées qui tendent, par tous les moyens possibles, à retrouver l’être perdu. Il est en effet, bien connu et reconnu que chaque décès d’un proche s’accompagne d’une série de sensations, sentiments, comportements, qui tendent à se réapproprier cette vie perdue. A minima  c’est ainsi que s’expliquent les fausses reconnaissances, par lesquelles nous croyons retrouver sur les traits de passants anonymes le visage du disparu. Chacun verra comment comprendre, dans cette ligne, les appels aux esprits, les idées de fouissement et de déterrement dont ce livre est nourri, les  retrouvailles funestes, et les fois des diverses religions avec, ici, les références aux temps de Pâques et de l’Assomption.


L’histoire pourrait trouver une conclusion heureuse, par la rencontre avec l’homme aimé reprenant par l’amour la fonction du flambeau vital ; image paternelle par substitution, mais également fonction paternelle assumée lorsqu’une naissance se prépare.


« Un homme pourrit pendant qu’un autre prend place et forme dans le corps d’une orpheline de père. L’un n’a plus de gencives, l’autre voit naître les germes de ses dents de lait. L’un malgré lui, a claqué la porte au nez de la vie, l’autre l’honore déjà de son front fier et bombé. L’un ne se lasse pas de rancir, pendant que l’ossification du squelette de l’autre se produit. Seule leur allure subsiste, commune. » p.62


La vie, grande dévoreuse d’êtres, a plus d’un tour de corde dans son sac. Thierry, lui aussi porteur d’une mort ancienne, choisira (sera choisi ?) de mettre fin à ses jours par pendaison.


Cette corde... « Marie la réclamera aux policiers lors de sa déposition. Elle voulait la toucher, la sentir, et peu importe si elle puait. La tueuse était la dernière à avoir serré l’homme qu’elle aimait. (p.77).


Si petit soit-il, ce livre mérite une grande place dans notre équipement intellectuel d’attente de l’inéluctable. Très prosaïquement, il risque de rebuter plus d’un lecteur. Littérairement parlant c’est une belle œuvre nécessaire. On aurait souhaité, pour l’auteur, qu’il ne fût qu’un roman, et que l’ « héroïne », Marie, fût un personnage de fiction. Mais malheureusement, la dédicace initiale ne laisse aucun doute. Peut-être fallait-il qu’il en fût ainsi pour que ce diamant noir nous fût découvert.

 

papa Noel011Un papa pour Noël

Les éditions de la rue Bessières

septembre 2007

85 pages 13 euros

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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 08:05

 

FONTAINE-OBS003.jpg

 

 

L'actualité nous apprend que onze personnes d'une même famille se sont défenestrées, entraînant dans leur chute une petite fille de quelques mois, décédée à cette occasion. L'actualité précise que la terreur inspirée par un voisin, qu'ils prenaient pour le diable a été la cause de cette panique collective.

 

Il est possible qu'un diable chassant l'autre, cette affaire quitte la "une" pour disparaître vers des pages plus discrètes. Il est possible qu'une enquête digne des grands feuilletons américains ouvre d'autres pistes, plus extravagantes les unes que les autres. Il est nécessaire, à cette occasion de lire ou relire la Fontaine obscure, de Raymond Jean, éditions du Seuil, 1976.

 

Ce texte reprend un procès en sorcellerie de l'année 1611 à Aix-en-Provence. L'affaire est banalement tragique. Un prêtre de Marseille, beau parleur, confesseur très apprécié de la gent féminine, porté à quelques extravagances de tous ordres, mais, semble-t-il, ni plus ni moins qu'un certain nombre de membres du clergé en ce temps, est progressivement attiré dans une spirale dont il sortira condamné, torturé, brûlé sur le bûcher.

 

Le tort de ce Louis Gaufridy : avoir attiré sur sa personne les regards enamourés, troublés et troublants d'une jeune demoiselle du bon monde, Madeleine de Demandolx, hâtivement mise au couvent des Ursulines, pour des raisons qui tenaient autant à la protection des vertus qu'à l'éloignement de la famille dont le brave abbé Gaufridy était un commensal, très, très proche de la mère de Madeleine.Tort et malchance que cette jeune fille, entraînant ses compagnes, se soit mise à somatiser de la plus voyante façon, dans une époque où la possession diabolique était mise à bien des sauces.

 

Refrénons, éloignons, murmurons, chuchotons, puis finalement, gloussons, délirons, accusons, condamnons... tel pourrait être le mode d'emploi transférable à toute situation que l'on voudrait voir évoluer de la même façon, en tous lieux, en tous temps, mutatis mutandis.

 

À partir de ce canevas psychologique éternel et ubiquitaire, il suffit de rajouter les personnages les plus typés de la tragi-comédie humaine pour dérouler l'histoire, voyager dans l'espace et dans le temps, sans oublier le nôtre.

 

Dans la Fontaine obscure, nous avons le choix. Nous trouvons la foule des femmes de vie incertaine qui visitent le prêtre avec assiduité, les jeunes filles "encouventées" qui se racontent avec des délectations outragées les histoires salaces mises sur le compte du bel abbé, les émois troubles et finalement diplomatiquement canalisés de la Mère supérieure du couvent, ancienne dame de compagnie d'une plus grande, ayant habilement négocié sa bonne reconversion. Nous voyons apparaître chez ces jeunes filles toutes les ressources que le corps tire d'un esprit torturé de désirs inassouvis, tout l'arsenal des migraines, des douleurs erratiques, des troubles indistincts, des périodes climatériques, des "cris et chuchotements" qui culmineront en convulsions de tous ordres, en manifestations spectaculaires, en "possessions" sublimées par où tentent de se libérer leurs "diables".

 

Dès lors, plus rien ne peut arrêter la grande théâtralisation dont la catharsis n'est peut-être pas le seul but. Entrent en scène, les différents exorcistes, le groupe des prêtres oscillant au gré des forces en présence, et la grande figure du Père Michaëlis, inquisiteur dont on pourrait apprécier les qualités intellectuelles, organisatrices, la ténacité, le sens de la mise en scène, la stratégie efficace, la psychologie bien mise en ordre, mais aussi la rouerie, le mensonge mis au service du bien, en quelque sorte toutes les qualités, tous les artifices dont se parent régulièrement les pires dictateurs qui ne jurent que par leur zèle à réformer le monde pour lui apporter le bonheur.

 

Entre en scène une autre jeune fille, tout autant possédée que Madeleine, Louise Capeau. Mais autant celle-là est blonde, évanescente, introvertie, détruite par les forces qui la dévorent de l'intérieur, image d'une agnelle promise au sacrifice, autant celle-ci est brune, extravertie, vociférante, intelligente, manipulatrice, laissant sa haine de sa condisciple aux Ursulines se manifester par tous les diables qui l'agitent.

 

Habilement poussée sur le devant de la scène par le Père Michaëlis avec qui s'établit une étrange connivence, Louise Capeau va jouer de tous les registres pour manipuler la foule qui assiste au procès, dans un lieu hautement symbolique et chargé de sens : la grotte de la Sainte-Baume, sur les hauteurs d'Aix, où, selon la tradition, la pécheresse Marie-Madeleine se serait retirée pour expier sa vie antérieure. Quel metteur en scène aurait oser imaginer un tel décor ? Tantôt Louise Capeau laisse exulter "ses diables" tantôt elle se lance dans des admonestations mêlant habilement les conseils de bonne vie, et les menaces envers ceux qui s'en éloignent, couvée par l'œil plus qu'intéressé du vieil inquisiteur.

 

Viendront également la cohorte des médecins, acharnés à trouver par leurs connaissances incomplètes des preuves des prétendues possessions. Parmi elles il faut faire mention des zones d'insensibilité qu'il fallait rechercher, point par point, y compris les plus intimes, avec tous les instruments tranchants, coupants, pénétrants nécessaires.

 

Ici, Raymond Jean ouvre une piste que j'aurais souhaitée plus détaillée, plus précisément médicale. Il me semble intéressant de dire que la sensibilité cutanée est très irrégulièrement distribuée, allant de la plus extrême à la plus infime, cela de façon tout à fait normale chez chaque être humain, mais également modifiée par différentes situations pathologiques. Nous trouverions ici des situations aussi différentes que les troubles de la sensibilité de différentes maladies neurologiques. Un cas particulier est celui de la lèpre dont les taches achromiques sont insensibles aux piqûres. Pensons aussi aux nombreuses zones non douloureuses qui font la joie des adeptes du "piercing", et retrouvons dans les causes d'insensibilité, un des phénomènes de l'hystérie.

 

À ce sujet, il aurait été instructif, que Raymond Jean, professeur de lettres modernes à l'université de Provence, ne se contentât point de rapprocher des convulsions "diaboliques" le phénomène hystérique, étudié par Freud et par Charcot. Certes il cite les phases classiques de ces manifestations et les relie, mais il outrepasse le sens lorsqu'ill écrit : "que cela prenne éventuellement la forme d'un cirque, l'adjectif de clownique utilisé par Charcot pour décrire une certaine phase de l'accès le confirmerait assez bien..." (p 128).

 

En effet, j'aimerais assez que cette étrange étymologie me fût précisée, dans la mesure où confondre "clownique" et "clonique" ouvre un registre inadéquat. L'adjectif adéquat est "clonique" et se rapporte en effet à des mouvements agités (du grec klonos et du latin clonus) qui est le terme exact rapporté à ces mouvements existant certes dans l'hystérie, mais aussi dans l'épilepsie, ou des situations normales comme le clonus de la rotule.

 

En réalité, c'est Huysmans, qui, dans Là-bas, utilise le mot "clownerie" en l'attribuant à Charcot, dans un dialogue entre Durtal et des Hermies.

Ici le littéraire, tout passionnant et érudit qu'il soit, mérite un peu d'aide, dans un ouvrage de cette sorte. Je reconnais cependant, à titre personnel, avoir assisté à une grande séance d'hystérie collective qui évoquait un grand cirque, et pas celui de Closterman.

 

Également, une de ces pauvres héroïnes, à un moment, rejette par la bouche une boule de saleté et de poils, qui est expliquée dans le texte par les conditions d'hygiène de l'époque. Cela me semble insuffisant, et devrait plutôt correspondre à un bézoard, amas de matières dans l'estomac, pour lequel on a évoqué des origines diverses, mais qui, dans ce cas particulier, doit faire évoquer une ingestion volontaire.

 

Outre ces éléments qui nécessitent une lecture divergente, le texte mériterait d'être complété par une autre explication que celle des craintes de nos ancêtres.

 

On pourrait en rester là, et se gausser des temps anciens, en se jurant bien que nous, avec notre modernité et notre démocratie... Allons, ce ne serait pas sérieux. Que le diable existe ou non, des familles voient des diables, des foules en voient d'autres, des procès en sorcellerie existent toujours, périodiquement fustigés, périodiquement repris. Il suffit que les conditions soient réunies, et en ce domaine, les témoignages ne manquent pas, à qui voudrait bien se pencher sur des faits récents, présentés sous d'autres accoutrements, mais où les grands inquisiteurs ont simplement changé de discours et de robes.

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 17:25

 

ANNE-FD.jpg

 

D'un regard, d'un instant et de quelques lignes naît une rencontre. Ainsi rencontrai-je Anne Fusz-Defis, quelque part "sous les pommiers". Allons ! Point de malentendu... Il s'agissait d'une de ces nécessaires rencontres littéraires, organisée par Anne Brassié — qu'elle en soit multiplement remerciée — à Pennedepie, à une volée de plume d'Honfleur. Nous étions accueillis par les Écuries de Blosseville, qui réhaussent de leur prestance le paysage déjà remarquable de ce village qui sait autant se cacher en chemins creux et flancs de colline que s'ouvrir à la mer.

 

Je pourrais évoquer bien des rencontres et bien des discussions. Parmi les plus notables, celle de Jean Raspail, qui, d'une dédicace, me donna rendez-vous au Pont de Sépharée. Les connaisseurs apprécieront, l'avenir dira...

 

Mais en quelques pages tournées je fus pris sous le charme du recueil de poèmes de ma voisine, Anne Fusz-Defis, intitulé Banlieue.

 

Ne le cherchez pas chez les grands diffuseurs, n'attendez pas son passage chez les grands communicants. Avec une préface du maître Philippe Lejeune, avec un portrait d'elle en couverture peint par un de ses élèves, Éric Bari, avec le prix Renaissance 2009, et avec une langue qui décevra immédiatement tous ceux qui se précipiteraient sur le titre en attendant une resucée de littérairement correct, Anne n'a aucune chance de ce côté. Mais ailleurs...

 

Ce titre, Banlieue, ne fut pas le premier de son choix. Elle avait pensé à évoquer des rives. Mais il en est des rives comme de ces lieux de ban, dont les richesses sémantiques courent de notre ancien français à des réductions actuelles dont il faut retrouver le sens "parce que les poètes d'aujourd'hui habitent la banlieue de la littérature".

 

Et mieux que toute autre citation, je reprendrai la première phrase de son texte intitulé "Écriture" qui pourrait servir de manifeste : "D'aussi loin qu'il leur en souvienne, les poètes — ces peintres musiciens — ont aimé écrire." En une ligne, tout est dit, la richesse des sens, l'harmonie des esthétiques, la convergence des arts, la nécessité de ces bonheurs difficiles. Mais je vous laisserai poursuivre votre lecture, et bien au-delà, car il va falloir pénétrer le monde d'Anne Fusz-Defis, comprendre, comme l'écrit Philippe Lejeune qu'elle "nous fait croire un instant que nous sommes l'auteur de ce que nous savions déjà, mais qui, sans elle, serait demeuré l'inconnu de nous-mêmes."

 

Encore un peu plus d'attention et nous aurons la chance de partager ses richesses, ses blessures, cette absence toujours vécue d'un autre, d'un sentiment, d'une part de soi-même, douce ou profonde mélancolie dont elle peut se délivrer et se relever en un éclair d'espoir renouvelé. Il s'agit d'une ode à la vie, digne et belle, où la guérison est un vœu.

 

Guérir de toi

Mais

Les oiseaux savent-ils

Guérir de leur plein ciel

Les marins

De l'appel du grand large...

 

Pourtant, il est d'autres chemins par lesquels ce vœu se réalise, ainsi que dans son merveilleux "Genèse", concentrant une mystique en un quatrain :

 

Voici venir la nuit

De mon commencement

Les voiles du navire

Soudain naissent au vent

 

Mais la richesse de cette âme c'est aussi l'équilibre attentif entre l'offrande de soi-même et la pudeur délicatement dressée. Ainsi d'"Anonyme" à "Wolf" les titres de ses poèmes, en suivant l'alphabet, "labyrinthisent" ses sentiments plus encore qu'une belle Roxane ne le reprochait à Christian.

 

À nous de savoir décrypter ce labyrinthe paradoxal. J'en ai reçu quelques fils en confidence, mais à chacun d'y trouver son chemin. Et quiconque, prétendant aimer la poésie, s'en détournerait, en aurait perdu le sens.

 

Banlieue par Anne Fusz-Defis

chez Edilivre.com

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  • Pierre-François GHISONI
  • la littérature en partage
L'homme avant les termites
L'idéal sans l'idéologie
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