Nulla dies sine linea
Je viens de tester un correcteur de textes numériques. Sa première qualité est d'exister, la deuxième de permettre un téléchargement de démonstration valable 30 jours, sans limitation de fonction. Il faut toujours privilégier les opérateurs qui autorisent cet usage. Dans son module de correction d'un texte déjà écrit, il intervient sur l'orthographe, la grammaire et la typographie. Il s'intègre facilement dans les grands traitements de texte. Sa présentation est pratique. Bref, il impressionne favorablement dès la mise en place.
Je passerai rapidement sur la correction typographique qui me paraît satisfaisante: les espaces sécables fautives sont repérées sans erreur, la ponctuation défaillante aussi, me semble-t-il. À s'en tenir à ce point, on ne peut qu'être tenté de transformer l'essai. Mais la suite oblige à d'autres remarques.
Que les noms propres ou les termes étrangers ne soient pas connus n'est que broutille, aisément améliorée par la fonction d'apprentissage. Chacun peut ainsi élaborer son propre dictionnaire. Un pas de plus est franchi lorsque des mots sont signalés comme rares. À mon sens, cela est regrettable, d'abord parce que ces signalements, me paraissent exagérés, mais surtout parce qu'ils débouchent sur une possibilité d'autocensure, si l'auteur cédait à la tentation de niveler son texte par le bas.
Mais où le bat blesse, et mortellement, c'est dans sa fonction de correcteur grammatical. Là, il signale des erreurs qui n'en sont pas. Partant de prémisses justes (la règle de grammaire) il l'applique de façon parfaitement erronée au texte proposé. Parfois il propose, qualifiant de "suspectes" des formes parfaitement correctes; mais plus souvent il impose sa correction fautive. Défilent ainsi en catastrophe les accords d'adjectifs par rapport au nom qualifié, les accords sujet-verbe, les participes passés mal accordés.
Il s'agit là d'erreurs telles qu'aucun professeur de sixième de mon époque ne les aurait pardonnées. Il est donc hors de question de les laisser passer aujourd'hui, quel qu'en soit le prétexte.
À ce niveau de mon parcours quelques réflexions s'imposent:
- Les textes que j'ai soumis à ce correcteur étaient de grands classiques :
Les Mythes sur l'origine du feu de James George Frazer
La Crise de la conscience européenne de Paul Hazard.
- Malgré la correction d'erreurs évidentes (fait positif qui ne doit pas être omis) je ne peux que déconseiller ce correcteur grammatical. Je n'ose même pas imaginer que sa version professionnelle, que je ne peux tester, soit dépourvue de ces scories inadmissibles.
- Bien entendu, ce que j'affirme est dénué de tout jugement préconçu et peut être aisément prouvé. En voici deux exemples: (j'en tiendrai d'autres, et en grand nombre, à la disposition de qui me les demanderait)
Mais passons sur la déception pour aboutir à d'autres rivages. Finalement, il est peut-être réconfortant que les finesses, les inflexions, les allures de la langue française échappent à un correcteur grammatical, si nourri soit-il de prouesses numériques et de bonne volonté de ses auteurs. On pourrait même argumenter qu'un texte qui, en l'état, ne provoquerait aucune remarque de cet outil, ne serait que pauvre, sec, au mieux robotique, au pire, squelettique, définitivement mort. Je n'ose imaginer que l'on puisse en arriver à cet état. Je n'ose imaginer que l'on puisse écrire en suivant les consignes de la fonction de correction automatique. Je n'ose imaginer que l'on se contente d'une écriture au mètre. Je n'ose imaginer que l'on étouffe la richesse de composition des auteurs français pour en venir à cette décomposition morbide. Il faut souhaiter que l'enseignement du français et du Français empêche cette triste destinée.