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Nulla dies sine linea

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EN ROUTE VERS MILLBRIDGE



La paresse est la mère de tous les vices, et la flânerie, quand ce n'est pas l'erreur ou la malchance, celle de toutes les découvertes. Flânons donc, et prenons le titre, qui semble sous-entendre un programme précis, comme un résumé postérieur au trajet accompli.



Les homards nous accompagnent sur notre route. Au hasard d'un cimetière, les tombes de marins s'ornent de gravures, ou de sculptures qui évoquent ces vies à qui la mer a permis de revenir en terre. Il en est de plus ou moins riches, de plus ou moins élaborées. Maintenant chacune d'entre elles abrite la somme des travaux et des heures dont nous ignorons la nature et le nombre. Mais la vie et la belle pêche ne s'arrêtent pas à ces détails de l'histoire que sont les vies des hommes. Au hasard d'une route côtière, nous visitons des pontons, près desquels des bateaux attendent patiemment leur heure de gloire. L'estuaire, qu'on nomme ici "river" ou "harbour" est piqueté d'une myriade de bouées multicolores. Une maman homard n'y retrouverait pas ses petits, mais les pêcheurs, qui les posent par lignes, y ont peint leurs marques pour éviter les méprises. Qui se lancera un jour dans le recensement de cet extraordinaire armorial que représenterait la collation de ces bariolages?



Au bout de la route nous pourrions nous laisser séduire par un camp municipal établi en bord de mer. Mais à quoi bon s'y installer si les douches tirent si peu d'eau chaude, comme nous l'explique le gardien qui y travaille à temps partiel. Nous y ferons cependant une longue promenade sur les rochers, jouant à découvrir dans leurs masses ou dans leurs failles des figures totalement abstraites, ou étrangement liées à notre imaginaire. Est bien réel, en revanche, le serpent sur lequel je manque mettre le pied. On se croit au paradis, et voilà... Mais j'apprendrai, lors d'une rencontre ultérieure, que ce reptile n'est guère dangereux.



Nous arrivons enfin à Millbridge. Un petit parc à l'ombre d'un grand drapeau canadien nous offre un terrain plat, suffisamment tranquille, et une belle vue sur le fleuve. Adopté! Le temps de faire le tour du propriétaire, arrive un petit monsieur vif qui engage la conversation, en anglais d'abord, puis en français. Ses origines sont en partie québécoises; il a été à l'école française avec les sœurs. À vivre aux USA, son français s'est un peu rouillé, mais reste néanmoins très correct. Il me raconte les histoires locales, que tel bateau partira bientôt en Californie, qu'on joue encore au lancer de fers-à-cheval dont je vois les piquets au pied du mât. Puis il amène le drapeau, petit bonhomme dans la nuit qui tombe, sans une sonnerie de trompette. C'est une scène étrange, désuète, et d'autant plus étonnante qu'elle allie une symbolique essentielle et une raison pratique inattendue: il est arrivé que le drapeau soit volé la nuit, certains patriotes n'ayant pas les moyens de s'en payer un aussi grand. Voilà ce que c'est que d'avoir un drapeau si compliqué. Cela n'arriverait pas en France, pour d'autres raisons...



Mais, la suite au prochain numéro...

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