Nulla dies sine linea
Nous sommes arrivés au lieu où les mots attendent. Là, depuis que le langage accompagne la pensée et l’action humaines, se rend toute une armée d’hommes pour une lutte souvent épuisante avec les mots.
Cette remarquable citation est extraite du blog de Christine Henniqueau-Mary
http://misenmots.over-blog.com
Par toutes les fibres de son être, par tous les ancêtres qui ont façonné son monde, l'écrivain est par nécessité l'être harassé, l'esclave de son devoir. Les exemples de cet engagement ne manquent pas. Est-ce à dire qu'ils façonnent une fierté d'auteur, un piédestal de simple gloriole? Ou devrions nous céder à la facilité publicitaire de l'image d' "artiste engagé", celui sans qui le monde, pas plus que les bénéfices annexes ne saurait tourner?
S'en tenir à cette simplicité ne mériterait que mépris de Jean Huss sur son bûcher. La mise en mots, pour reprendre la belle formule du titre de Christine Henniqueau-Mary est d'autre mesure. Elle accompagne l'histoire de l'homme, chemine avec lui dans son activité, la nourrit, la juge, s'enfle parfois dans le verbe, l'inscrit dans la forme, l'offre, serve aux héritiers du sens, voyage au gré du temps, se recueille dans cet étrange temple de l'écrit, se sacralise par bribes, se donne à la parole, en une alternance de contractions et de dilatations, et cherche éternellement un plus grand destin. Homme, activité, mots: l'histoire de l'humanité posée sur trois pierres. La voilà, et la voici, si nous le voulons. L'écrivain en est le dépositaire.
Bien sûr, le tribun, lui aussi appartient à l'histoire, quand il ne la mène pas par le bout du nez. Bien sûr, le souffle des grands orateurs, bien sûr, la période qui séduit ou qui enflamme, bien sûr... La forme orale – osons cette envolée – n'a pas dit son dernier mot. Mais sachons distinguer la maîtrise du cavalier, et le pantin emporté par le cheval emballé. Le grand orateur, comme le maître écrivain, a dressé son équipage de mots, et ne le laisse courir que pour mieux le maintenir. Sous sa déconcertante facilité se cache l'incessante répétition des gammes.
Bossuet, qui aimait se jouer de soi comme le bos suetus aratro, le boeuf accoutumé à la charrue, (en traduction simple) ne nous aurait pas contredit, pas plus qu'il n'aurait désavoué Paul Valery qui affirmait que "les Dieux, gracieusement, nous donnent le premier vers, et, c'est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec son aîné surnaturel et n'en pas être indigne".
Nous empruntons ici le chemin de l'activité, cet encouragement à l'effort qui culmine en ce point incertain où l'esthétique et la morale se confondent. Rendons grâce à Simone Weil qui nous libérait de la pesanteur par cette fulgurance:..."la réalité de la vie, c’est l’activité, je veux dire l’activité et de la pensée et de l’action".
Je reviendrai sur cette notion d'activité, si magistralement étudiée par Bachelard, Canghillem, et plus récemment par Yves Schwartz, mais pour ceux qui douteraient encore de l'acte verbal, nous appellerions à la rescousse un certain Georges Pompidou, qui osait affirmer que le décisionnaire, en politique, doit être un littéraire. Et publier une anthologie de la poésie française avant de gouverner le pays qui en est l'héritier, voilà qui ne se fait plus guère...