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Nulla dies sine linea

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UN LÉOPARD DANS LES NEIGES

Il est bien improbable que nous réussissions jamais à démêler le terrible écheveau que nous offre Ernest Hemingway dans sa nouvelle "Les Neiges du Kilimandjaro": une vie se termine, une vie confrontée à son impossible idéal d’écrivain, à ses regrets, à ses remords, à ses talents gâchés. L'œuvre atteint cette plénitude, cette altitude, où le personnage et son auteur osent ce dialogue intime où repassent les silhouettes de leurs vies et les occasions manquées. D'ailleurs, ce mourant, qui est-il vraiment? Nous ne connaissons pas son nom, et cet anonymat tisse un lien profond entre nous. Cette vie qui s'éteint éclaire nos zones d'ombre, nous ramène à une communion intellectuelle si rare entre l'auteur, le lecteur et le sujet. Si j'emploie ici le mot "sujet" c'est pour revenir à son sens grammatical, marquer que ce mourant fait l'action fondamentale par laquelle, poussant l'illustration à son terme, l'auteur et le lecteur sont, d'une certaine façon, devenus les objets. Manipulation, ficelle d'écriture, pourrait-on dire, grand art poussé jusqu'à l'artifice. Oui, mais ce serait oublier que le manipulateur vit de ses pantins, qu'il est des ficelles dont il ne faut pas parler, et des artificiers qui cèdent un jour à quelque pulsion explosive.

Alors, il faut maintenant rebrousser chemin, reprendre le texte, et se poser une autre question: ce personnage au terme de sa vie fut-il jamais un écrivain? On peut en douter. Cela n'est jamais affirmé, mais à peine évoqué, suggéré, et encore... S'il a donné quelques lignes, s'il les a jamais publiées, cela importe peu. Car il n'a jamais écrit les aventures qui ont marqué sa vie d'homme, celles qui témoignaient des bouleversements du monde, celles qu'il conservait profondément ancrées en sa mémoire, celles pour lesquelles il se sentait le devoir d'écrire. Voilà le grand vide de cette vie qui s'achève. Pourquoi cet échec? Que s'est-il passé? Sa vie, tout simplement. Une vie de talent gâché, ou plutôt mis en doute, dévié, et finalement perdu. Une vie à repousser au lendemain le devoir d'écriture, à épuiser ses forces vives, papillonnant entre les querelles d'amours blessées, la richesse des femmes conquises, et l'anesthésie de l'alcool. Il faut ici réfléchir aux mots utilisés par Hemingway "dull" et "blunt", ceux-là même qui revenaient en leitmotiv dans la préface où il évoquait par ces termes l'usure de sa plume, pour dissimuler celle de son âme.

Le personnage est conscient d'avoir perdu sa vie propre à se donner aux sirènes mortifères, personnages féminins dont la dernière pousse son chant jusqu'à refuser d'entendre ses derniers mots, jusqu'à ne pas savoir ou ne pas pouvoir les prendre en notes. Pourtant, il y avait là matière à rédemption: "certes, il n'avait plus le temps, encore qu'il semblât se télescoper, si bien qu'on pourrait tout mettre en un paragraphe, à condition de pouvoir bien le faire".

Mais ce refus d'écrire mène aussi à d'autres pistes tracées dans les neiges de ses souvenirs, qui toutes furent rougies de morts brutales. Des pistes que peut-être il a eu peur de reprendre par sa plume, des pistes qui l'ont obsédé toute sa vie, jusqu'à ce que la sienne s'y mêle, et que les terribles craintes de la douleur ultime cèdent à la grande fatigue et au souffle enveloppant de la mort.

Oui, l'écheveau est finalement trop complexe pour être réduit à ses fils, ce qui en amplifie la richesse. Et lorsque la mort prend son tribut, ce moment même se perd dans le cours de l'histoire, marqué par cette simple phrase : "j'ai écrit, mais je suis fatigué." Dernière tentative délirante de se racheter à ses propres yeux, ou cristallisation splendide et incompréhensible du travail de l'agonie?

Nous ne saurons jamais quelle brûlure ou quel apaisement a ressenti, à rouler sa fourrure au mystère des neiges éternelles, le grand léopard qui avait usé ses griffes et ses dents à une escalade épuisante.

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