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Nulla dies sine linea

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ELLSWORTH: DES ANIMAUX ET DES LIVRES


Les bibliothèques sont les repères et les repaires du voyage. Outre une ancienne attirance pour les trésors qu'elles renferment, leur connexion à Internet permet des liens nécessaires. En route donc, pour celle d'Ellsworth, mais... que font ces gens réunis devant la bibliothèque ? Un garçon les harangue avec son haut-parleur. Préparent-ils quelque manifestation? quelque grève? Ah! J'oubliais, nous ne sommes pas en France, mais à Ellsworth, charmante petite cité du Maine, à la saveur provinciale, et nous assistons à une présentation d'animaux familiers.



Une présentation typique de l'Amérique que j'aime, non pas celle des grandes villes, mais celle d'une Amérique que je n'ose qualifier de profonde, pour éliminer toute trace de mépris que certains attachent à ce terme, une Amérique vivante, encore porteuse des valeurs du groupe, capable des combats nécessaires sans les coups de gueule insupportables, une Amérique où la notion de volontariat s'accompagne d'autant de professionnalisme que de bonne humeur. Cette réunion en est un exemple.



Parents et enfants sont venus présenter leurs animaux familiers. Chiens et chats, bien entendu, mais ce ne sont pas les animaux fringants et bichonnés de nos concours. Ce sont les compagnons aimés, soignés, de tous âges, de toutes fatigues, de toutes infirmités. Il faut voir briller les yeux des enfants qui leur font faire un tour de piste, et s'approchent ensuite de la table des officiels pour recevoir un petit diplôme. Ce modeste encouragement vaut toutes les déclarations creuses des politiques qui surfent sur la vague du lien social, et dégoisent leur camelote à longueur de discours et de banquets. Ici, cela se vit, avec le petit chien paralysé pour qui le papa a construit un support roulant, avec le vieux compagnon qui traîne la patte et quête une caresse, avec le plus jeune qui dresse fièrement la queue. Mais aussi avec tous les autres, j'ose dire, "les petits, les obscurs, les sans-grade": la tortue gentiment portée, le poisson rouge exhibé dans son bocal, le hamster dans sa cage, et d'autres encore.



Et s'il est un lecteur qui doute de cet esprit américain, qu'il regarde soigneusement la petite fille et son chien. Il ne retrouvera pas son équivalent français. Dommage!



Je resterais des heures à savourer cette ambiance, mais à ce jeu, la bibliothèque aurait fermé ses portes. Allons-y. Celle-ci est moderne d'allure, spacieuse. Elle surplombe le fleuve par une grande baie vitrée qui donne sur un puits de lumière. Les rayonnages sont clairs et les travées larges. L'espace des enfants contient tous les jeux nécessaires, ainsi qu'une barque où d'amicales peluches les attendent pour des rêves et des voyages que nous n'atteindrons jamais plus. Je choisis un grand fauteuil de velours cramoisi dans un coin du premier étage, et je me plonge dans l'univers informatique.



J'en sortirai par l'escalier où est accroché un fusil accompagné d'un document authentique que je traduis en entier:



Z. JELLISON

246 Carlton avenue

Brooklyn, N.Y.



Aux responsables de la bibliothèque d'Ellsworth



Gentlemen,



Veuillez accepter ce fusil qui fut pris le 17 juin 1745 à Louisburg, Colombie Britanique, par les troupes envoyées par le gouverneur Shirley, commandées par William Pepperel de Kittery. Il fut utilisé par Ephraïm Bray de Braintree, Mass, à Lexington, le 19 avril 1775, et à Bunker Hill, le 17 juin 1775, et plus tard au siège de Castine. À la fin de la guerre, Mr Bray s'établit près de Castine, et en 1792 vendit le fusil au feu major John Jellisson d'Ellsworth, qui, à sa mort en 1850 le donna à son fils William qui vivait à North Ellsworth. William Jellison utilisa le fusil à la guerre en 1812, à la défense de la côte, près de Mount Desert. À la mort de William Jellison en 1866 il donna le fusil à son fils, l'actuel propriétaire qui, ce jour, 19 avril 1899, en fait don à la bibliothèque d'Ellsworth.



Sincèrement vôtre.



Zacharia Jellison





Ne vous avais-je pas dit que nous n'étions plus en France?

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