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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 19:47

 

 

Voici que nous ne cessons d'entendre parler de retraite alors qu'il aurait fallu s'y pencher depuis bien longtemps. Les études sérieuses ne manquaient pas depuis une trentaine d'années pour annoncer la catastrophe que l'on semble découvrir. Comme si la démographie se tirait au sort chaque semaine en même temps que les résultats du loto... En réalité, une fois de plus, la question qui se pose est tout simplement de faire la part de la bêtise et de la lâcheté chez les décideurs, mais également de l'aveuglement public couplé à l'acharnement à préserver les fameux "acquis sociaux", quitte à ce que tout le monde y perde.

 

Alors, on va se focaliser sur des mots sans réfléchir davantage. Parce qu'on n'aura pas le temps (ça presse), parce qu'on étudiera les réactions de la rue (démocratie?) parce qu'on voudra se représenter en 2012 (pas de retraite pour certains) etc.

 

Alors qu'il faudrait parler d'activité. En effet la retraite n'est qu'un artifice destiné à faire cesser une situation de travail qui devient inutile ou dommageable. Tout le reste, n'est que faux débat, clientélisme, poudre aux yeux. Tout individu en activité établit un bilan entre la nécessité de poursuivre son travail et le plaisir qu'il en retire. Cette équation est personnelle. Elle prend en compte des paramètres multiples parmi lesquels la fatigue, la satisfaction au travail, l'épargne accumulée, les besoins financiers, le regard sur le monde. En tout cas, elle ne surgit pas du néant la veille d'un quelconque anniversaire. 50 ans, 60 ans, 65, 70 ??? Cela ne change rien à l'affaire. La volonté de prendre ou non sa retraite est un continuum plus ou moins fort dans lequel entre toujours un jugement sur le travail. Cela est un des points fondamentaux. Une personne qui aimerait son travail, qui serait satisfaite de son entreprise, qui accomplirait son travail sans pénibilité autre que normale, qui serait satisfaite de son rythme de vie actuel, voudrait-elle vraiment quitter son poste ?

 

Une personne fière de son métier, incluse dans un système qui s'adapterait à sa capacité réelle (l'âge étant pris en considération) pour que sa pénibilité n'augmente pas souhaiterait-elle obligatoirement prendre sa retraite à soixante ans ? Ce n'est pas sûr.

Mais une personne mise en situation de pénibilité excessive souhaite partir quel que soit son âge.

 

C'est sur ces éléments qu'il faudrait réfléchir et non pas sur l'âge de départ à la retraite. Et c'est sur des critères personnels et non des ratios théoriques élaborés sous les crânes d'oeuf qui encombrent la technocratie. Au fond, le souhait de départ en retraite est la plus grave critique que l'on porte sur son entreprise. Cela signifie, quels que soient les salaires, que l'on ne souhaite plus en faire partie. Le fameux "place aux jeunes" n'est qu'une formule derrière laquelle se cachent ceux qui ont perdu l'habitude de parler fort et clair, qui ont souvent "gueulé" mais qui ont encore plus souvent accompagné le système dans sa dégradation consensuelle.

 

La pénibilité au travail est un des premiers critères à prendre en considération. Des méthodes objectives existent pour la quantifier. Des moyens existent pour y remédier. Certains sont simples et ne demandent qu'un peu de bon sens. D'autres nécessitent une réflexion plus spécialisée, mais existent néanmoins. Le plus étonnant dans cette affaire est que nous avons déjà tout l'arsenal des connaissances physiologiques et des moyens légaux pour y remédier. Mais c'est aussi un des aspects du mal français : rajouter des couches instables pour donner l'illusion de construire. Ça ne peut pas monter bien haut.

 

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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 12:52

FAVREAU 1er REP0002

 

Par ce livre, Lieutenant au 1er REP, le général Favreau replonge au cœur de sa jeunesse et de l'Histoire. Si j'osais la formule bien classique, je dirais que c'est un témoignage fondamental. Mais en y réfléchissant bien, tous les témoignages sont fondamentaux. Le témoin s'y livre et l'historien l'étudie, tout aussi fondamentalement l'un que l'autre. Mais la question principale est le regard du lecteur, et spécifiquement du lecteur inconnu.

 

Je n'argumenterai pas sur la classique adresse première aux enfants et petits-enfants de l'auteur, à mon sens illusoire, et même négatrice de l'idée du livre destiné au grand public. Il s'agit au moins, comme le précise immédiatement le général, de l'éthique de l'officier, hier, aujourd'hui et demain. Il s'agit aussi de ne point discourir dans le vide, mais de raconter.

 

Raconter, des décennies plus tard, est un art. L'Historien pourrait reprocher au général Favreau de ne pas avoir pris de notes ni tenu de journal. Il l'avoue tranquillement. Mais la Vie, qui dépasse l'Histoire, y gagne. Oui, raconter est un art, au point que ce livre que d'aucuns, prendront avec des pincettes (s'ils le prennent, car après tout, un militaire... déjà suspect, un ancien légionnaire... d'autant plus suspect, parachutiste... encore plus suspect, ayant servi en Algérie... facteur agravant, au moment du putsh d'Alger... effroyablement suspect, etc.) est le fil conducteur d'un thème qui aurait tenté un dramaturge de la taille de Shakespeare.

 

En effet, voici un jeune garçon dont le père est déjà le glorieux chef d'une troupe réputée. Il passe sa jeunesse dans des garnisons aux noms exotiques, aux parfums lourds, au passé enchanteur, sous la vigilante affection de soldats au cuir tanné, démons repentis aux chants profonds. La guerre saccage les frontières et divise un peuple. L'adolescent découvre, l'adolescent rêve, l'adolescent mûrit, et naît en lui, et jamais ne le quitte une passion de connaissance civilisatrice. Une décision servie par le hasard, un signe diront les autres, un jour qu'interrogé sur son avenir par un ami de son père, il répond hardiment qu'il "fera" Saint-Cyr. Et au même moment, sa main plongeant dans le sable de la plage y trouve un soldat de plomb : un légionnaire.

 

Arrêtons-nous un instant sur cette scène, si bien à-propos qu'elle semble avoir été inventée par quelque écrivain en mal de symbole, qu'elle nécessiterait tout le talent d'un vieux metteur en scène pour ne pas tomber dans un lyrisme dévastateur. C'est ici, à ce moment précis que les trois coups imposent le vrai lever de rideau d'une pièce qui reste encore à écrire, un spectacle où les personnages s'effaceraient derrière les vrais acteurs, ceux que l'on ne verrait jamais, eux-mêmes dépassés par l'effondrement des décors qu'ils avaient cru tenir à bout de bras.

 

Cette pièce, je la verrais comme une série de fractures, comme l'effondrement des structures, des âmes et des corps, gigantesque cataclysme où les cœurs nobles, cernés par la bêtise des pleutres et la haine des puissants, ne survivront que par l'honneur en révolte, ou la mort désirée. Mais pour le comprendre, il faut revenir au fait fondamental. Que s'est-il passé en France, à cette époque pour que la guerre d'Algérie (osons utiliser le mot le plus adapté) qui était militairement gagnée, ait été politiquement perdue? Si cette question n'est pas posée, aucune discussion saine ne peut tenir.

 

Ce n'est pas seulement la personnalité du jeune lieutenant Favreau qui compte. Aussi généreux, aussi courageux, aussi dévoué, aussi efficace qu'il ait été et chacune de ses pages en fait foi tout cela n'en fait qu'un soldat d'exception, comme tant d'autres dans l'armée française à cette époque. Ce qui compte vraiment c'est son regard sur le 1er REP (Régiment Étranger de Parachutistes) régiment d'élite glorieux s'il en fut, dont il vécut les sursauts de l'agonie. Un regard qui parcout toutes les strates de ce corps organique d'exception.

 

Ce régiment avait été dirigé d'une main de fer par le colonel Jeanpierre jusqu'à sa mort au combat le 29 mai 1958, abattu dans son "Alouette" d'où il surveillait les opérations en cours. Un autre présage, un autre signe, une autre scène...

 

Le lieutenant Favreau sera intégré au REP le 15 septembre 1959. Il y subit le classique accueil délirant par lequel les communautés puissantes intègrent un de leurs nouveaux membres, il apprendra à connaître les légendes vivantes de ce corps, leurs grandeurs et leurs travers, il comprendra que la structure de ce régiment d'élite se lézarde, tenaillé entre les missions officiellement assignées, et les mensonges de la politique en cours, que sa merveilleuse efficacité, soupape d'échappement à cette insupportable pression, pousse parfois ses officiers à d'inquiétants duels. Il y sera blessé de corps et d'âme, agira par et pour son honneur.

 

Je retiens une page comment choisir dans ce remarquable texte où se dévoile "la guerre des capitaines", certains étant capables de lancer un tir de barrage devant une autre section pour la clouer sur place et la devancer pour le bilan du combat.

 

Mais immédiatement après, un moment de grâce que comprendrons seuls les combattants purs :

 

" Imaginez trois compagnies, dont la mienne, au coude à coude, montant les flancs escarpés d'un haut plateau dont les rebords étaient tenus par des rebelles tapis dans les anfractuosités de rochers et nous accueillant par un feu nourri. Les légionnaires progressaient par bonds, s'appuyant mutuellement, insensibles aux sifflements des balles qui ricochaient, tandis que les fusils-mitrailleurs étaient utilisés, l'arme à la hanche, avant de trouver l'emplacement d'où ils pouvaient concentrer leurs feux sur les coins les plus dangereux et tandis que des tirs de mortiers ou d'artillerie coiffaient la crête, relayés ensuite par l'aviation, nos T6.

 

L'émulation était telle qu'aucune compagnie n'était décalée ni ne prenait du retard sur sa voisine. Je me sentais des ailes, porté par un souffle collectif exaltant. Rien ne pouvait nous résister. Un dernier lancer de grenades à main et nous étions en haut. Les derniers rebelles se rendaient ou tentaient de s'enfuir. C'était d'un enchaînement, d'une exécution professionnelle parfaite : enfin, du grand REP ! J'exultais, j'éclatais de fierté."

 

Ce grand REP ayant été dissous, le lieutenant Favreau renchérira dans l'honneur en saluant militairement le général Challe lors de son procès. Le panache opposé à "ceux qui, sur commande, jugeaient, raidis et comme pétrifiés dans leur rôle". Autre scène, autre symbole.

 

Une page de l'histoire de France était déchirée par celui qui était censé en tenir le grand livre.

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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 06:47

 

 

Un agent de la police municipale a été abattu dans l'exercice de ses fonctions. Cela est un drame sentimental pour la famille, les amis, les collègues immédiats. Au-delà de ce cercle proche, commence la région des sentiments de plus en plus superficiels, et au-delà encore celui des responsabilités.

 

J'entendais une personne interrogée déclarer, en bon perroquet des feuilletons américains, que la malheureuse était "au mauvais endroit au mauvais moment".

 

Extraordinaire psitacisme qui traduit bien l'état de déliquescence intellectuelle des masses : on passe du sentiment inefficace à la fausse réflexion plus inefficace encore, car inhibitrice de toute action. La réalité est bien pire, cette jeune femme était au bon endroit, sans armement.

 

Au bon endroit car elle accomplissait son devoir. Sans armement face au déluge de feu d'un AK47.

 

Et je ne parle pas seulement d'un équilibre des calibres. Mais bien de l'armement complet d'un policier, municipal, ou national. Cet armement complet c'est celui qui dépasse et enrichit le simple port des armes adaptées. C'est le fait de savoir qu'on ne sera pas mis en examen dès qu'on aura osé, par les armes s'il le faut, défendre sa vie et la sécurité publique. L'armement complet c'est aussi le fait de savoir que chacun de ses gestes ne sera pas qualifié de "bavure" ou de "dérapage" ou pire encore par des médias déstabilisateurs. L'armement complet c'est aussi le fait de savoir qu'un quelconque magistrat ne libérera pas dans la foulée le malfrat pour quelque raison dite légale mal ficelée. L'armement complet c'est aussi le fait de savoir qu'en rentrant le soir à son domicile on n'aura pas à subir les insultes, les menaces, les crachats symboliques ou physiques de voyous qui se pavanent en toute impunité. L'armement complet c'est aussi le fait de savoir qu'en cas d'assassinat par un malfrat, la peine de mort, en toute justice, lui sera appliquée. L'armement complet c'est le support réel, la cohésion d'efficacité dans la chaîne qui relie le sommet de l'état au moindre de ses agents chargés de faire régner l'ordre. L'armement complet, finalement, ce n'est ni plus ni moins que la cohésion sociale fondamentale. L'un manquant, l'autre est perdu et réciproquement.

 

Chaque citoyen responsable devrait oser montrer qu'il se fiche des sentiments et des émotions du président, de ses ministres, de ses chargés de toutes missions. Cela c'est de la guimauve pour les badauds, c'est de la faiblesse, c'est de la démission masquée. Lorsqu'un président ose féliciter ses policiers de ne pas avoir répliqué à ceux qui les agressaient avec des armes à feu, lors de récentes émeutes, il devient responsable de la montée en puissance de feu des agresseurs. Et lorsque la première réaction après cette agression consiste à signer à la va-vite un décret sur les tazers, on signe en même temps la preuve de sa gesticulation ridicule.

Il existe en justice une mise en cause de la responsabilité fondée sur la notion de perte de chance. Qui est le premier responsable de la perte de chance qu'a subie cette jeune femme ?

 

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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 19:12

 

KISER-TIBHIRINE.gif 

Le hasard, qui n’existe pas, met entre mes mains: «  Passion pour l’Algérie, les moines de Tibhirine » (Editions Nouvelle cité, Montrouge 2006), livre de John Kiser dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il est à la fois « journaliste d’investigation et historien, grand voyageur et adepte des enquêtes sur le terrain » et que « son livre sur les moines de Tibhirine est le fruit de plus de quatre années d’enquête et d’entretiens en Algérie, complétés par de nombreux voyages dans d’autres pays musulmans ». On sait la part que prend l’éditeur à bien lécher ces quatrièmes de couverture, à parer de plumes son paon d’auteur pour justifier ses dires et attirer le chaland, au risque de prendre des libertés avec la vérité. Car si ce livre est œuvre d’historien, Mickey Mouse est un documentaire sur la vie des souris.

 

Mais la gravité du sujet mérite mieux qu’une plaisanterie américano-murine, et l’investigation de ce journaliste est menée de telle façon qu’on doit se demander quelle force non dite le mène. Quatre points orientent ce travail. Ce sont : le quotidien des moines, l’imbroglio politique algérien, les relations entre Chrétiens et Musulmans, et, en pointillé, l’éclairage sur la guerre d’Algérie (les fameux « événements ») et certains de ses intervenants (Pieds-noirs et armée française).

 

Pour le quotidien des moines, on ne fera pas l’injure à cet auteur de chercher des erreurs matérielles de détail qui n’entacheraient en rien l’intérêt du livre. Reconnaissons même une approche assez vivante de cette petite communauté soumise à la grande solitude des pacifiques pris entre des feux multiples, dont les membres, du fait même de leurs travers, de leurs craintes, de leurs doutes,  acquièrent une dimension qui dépasse le commun des mortels. Chacun verra ce drame à l’aune de ses convictions, sans oublier quelles doses de naïveté, de provocation, d’humilité, et de mystère, sont nécessaires pour atteindre l’état de sainteté, sans jamais être sûr d’y parvenir, du moins d’un point de vue chrétien.

 

Qui sait quel regard aurait été porté sur ces moines, s’ils avaient vécu ignorés en quelque désert tranquille. Les aurait-on pris alors pour de pauvres demeurés, des fossiles blanchis, survivants inutiles d’une confrérie vaguement ridicule, rythmant leurs journées de chants quasi incompréhensibles en cette époque de triomphalisme moderniste et vulgaire ? N’est-ce pas ce que font encore leurs collègues en d’autres lieux plus proches ? Mais qui s’en soucie ? Eux eurent l’effroyable chance d’être témoins de la croix et du sabre dans une Algérie convulsive, portée aux outrances. Mais ces outrances étaient-elles imprévisibles ?

 

L’un des intérêts du livre de John Kiser, pour ne pas dire l’intérêt fondamental, est de montrer l’Algérie d’après 1962 prise dans les forces convulsives de la politique et de la religion, quand celles-ci se dévoilent par leur côté le plus dur et le plus intransigeant. Intérêt fondamental, certes, mais oh combien réducteur, qui fait l’impasse sur les vieilles haines locales, par exemple entre les anciens du FLN et ceux de l’ALN, entre les Kabyles de vieille souche et les Arabes conquérants, entre les dirigeants du pays et les ombres d’agents d’influence divers, qu’ils aient eu des yeux bridés, des barbes plus ou moins taillées, ou de lointains accents anglo-saxons. Mais plus encore, impasse sur ce qui était compris, craint et attendu par un million de Pieds-noirs, parce que déjà vécu et senti, pressenti, comme seuls peuvent le faire ceux qui savent au fond d’eux-mêmes d’une connaissance charnelle et prémonitoire. Le déferlement de la violence dont le livre de Kiser est témoin, violence imagée de têtes coupées parsemant les chemins et les champs, sort finalement réservé aux moines, ne pouvait surprendre que ceux qui font profession de surprise, d’incrédulité préalable et d’étonnement postérieur, ceux dont les yeux perpétuellement écarquillés attendent que les têtes des autres tombent pour oser un tardif et léger dessillement, les fameux idiots utiles de Lénine, chez qui, pour toutes sortes de motifs, la mauvaise foi imperturbable le dispute à la bêtise insondable.

 

En contrepartie, il n’est point question ici d’accuser sottement et partialement Arabes et Musulmans, en se réservant le beau rôle du civilisé bien propre face à des barbares. Après tout, les révolutionnaires de 89 n’ont pas brillé par la retenue lorsqu’ils coupaient les têtes avec ou sans guillotine, et plus près de nous, les épurateurs pseudo résistants de la vingt-cinquième heure n’ont pas lésiné sur les petites douceurs réservées à leurs compatriotes. On parle peu dans les campagnes françaises, mais quelques-uns se souviennent encore.

Donc les Pieds-noirs savaient. Ils avaient en mémoire les grands soulèvements meurtriers, dont celui de Sétif de 1945, ils avaient en mémoire les témoignages tragiques du présent, ils savaient les têtes décollées, les gorges tranchées emplies de testicules, les yeux crevés, les nez et les oreilles coupés, les femmes éventrées, oui, car Monsieur Kiser ment en osant affirmer pour le compte des fellaghas que « pour l’ancienne génération, rien ne pouvait autoriser le meurtre d’une femme sans défense » (p 192). Ils savaient aussi la tradition guerrière locale, ils savaient les massacres entre partisans d’origines différentes (M. Kiser connaît-il Melouza ?) et aussi quels déferlements les attendraient dès les forces françaises parties. Ils savaient donc qu’ils seraient les otages de forces déchaînées et horriblement meurtrières. A ce sujet et pour simple exemple de la curieuse qualification d’historien de M. Kiser, il ne retient du 5 juillet 62 qu’un hypothétique référendum sur l’autodétermination. Sait-il seulement que le référendum sur l’indépendance de l’Algérie eut lieu en France le 8 avril 1962 (et non en Algérie, bel exemple de démocratie) mais que ce 5 juillet 1962 des centaines, voire des milliers d’Européens, étaient massacrés à Oran, l’armée française encore présente brillant par sa remarquable passivité coupable.


Pour M. Kiser, les responsabilités sont bien claires. Il accuse d’abord l’armée française, responsable au premier chef des attentats d’Alger ( p 39 : « La torture et les exécutions sommaires… étaient devenues systématiques et largement répandues. …. Alger… avait été le théâtre d’un cycle accéléré de violences et de représailles qui avait commencé avec l’exécution en juin 1956 de deux rebelles détenus à la prison de Barberousse dont l’un était infirme. En guise de réponse, le commandement des rebelles avait donné l’ordre d’attaquer à volonté des Européens. 49 personnes avaient été tuées ou blessées en 3 jours. ») Mais il continue sur le même registre avec l’OAS : (p 48 : « l’OAS, un étrange mélange de néonazisme et d’idéologie chrétienne dont la vocation était de sauver le monde » et p 49 : « l’assassinat d’hommes et de femmes arabes obéissait à une logique démoniaque : l’OAS voulait susciter des représailles de la part des musulmans pour convaincre le million de citoyens français qu’ils n’avaient d’autre choix que de partir ou de mourir. La valise ou le cercueil était l’ultime et funeste message de l’OAS ». A ce niveau de simplification on atteint le degré minimal de l’histoire qui confine au degré maximal de la désinformation.


Mieux vaut revenir à la complexité des faits. Que ce soit dans l’armée ou dans l’OAS, il y eut certainement plus de pauvres gens emportés dans la tourmente que de brutes sanguinaires et de sadiques trouvant dans cette guerre l’occasion de laisser libre cours à leurs penchants pervers. Et pour quelques exceptions (pourquoi pas ?) montrées à l’envie, combien de suspicions mensongères, combien de forgeries ? Le vrai travail d’historien est en cours, mais manifestement M. Kiser n’y participe pas. Posons autrement la question sous forme psychologique : que sont devenus ces prétendus sadiques pervers dès la guerre finie ? Quelle thérapeutique merveilleuse les a guéris, alors qu’en temps de paix, on n’y arrive pas ? Quels effets de groupe, quels mécanismes jouaient alors pour provoquer ces violences? Poser la question sous cette forme imposerait de regarder de plus près ces hommes que le pseudo-historien Kiser assassine de quelques traits de plume. Il faudrait aussi regarder de plus près quels tourbillons de violence, d’amertume, de crainte, de déceptions, de trahisons, et malgré tout de devoir, les emportaient, sans négliger la responsabilité de la figure centrale trouble et hautaine qui gouvernait la France d’alors.


D’ailleurs, rien n’empêcherait non plus de regarder avec une attention aussi neutre que possible les brutalités, crimes, tortures, viols, amputations, de toutes natures dues à ceux de l’autre (des autres) camp(s). Il serait injuste de leur refuser la même approche. Mais il serait tout aussi injuste d’oublier que les événements de 1954 commencèrent de ce côté-ci de la barrière, par l’assassinat d’un instituteur français tout juste arrivé de Métropole, en même temps que de celui du Caïd Hadj Sadok qui voulait le protéger. Le ton était donné, le drame pouvait se jouer dans toute sa complexité, et celui des moines de Tibhirine n’en serait qu’une résurgence chronologiquement éloignée, mais psychologiquement proche.

 

A ce stade, on ne peut faire l’économie d’un regard sur l’Islam, un regard qui ne serait ni systématiquement accusateur, ni systématiquement lénifiant, un regard qui éviterait de se polariser sur les cris des victimes tout autant que sur les bêlements des naïfs. Il faut oser dire que l’Islam est une religion qui intègre le politique dans son approche du monde, il faut oser dire que l’Islam, qui apparaît si simple à ses détracteurs, est un engrenage complexe de motivations opposées et de sourates contradictoires, les unes pacifiantes ou pacifiées, les autres violentes ou guerrières. Ainsi, chaque homme peut l’aborder à sa portée, d’autant que les actions qui mènent au paradis sont accessibles au plus grand nombre par leur simplicité relative. Et l’on a beau jeu de vouloir expliquer le Djihad comme la guerre que chaque homme doit se faire à soi-même pour abolir ses mauvais penchants ; croit-on vraiment que cette interprétation profonde soit à la portée d’une masse de plusieurs centaines de millions d’hommes ? Qui plus est, combien d’authentiques musulmans, mis dans des situations de grande tension psychologique s’en tiendront à cette interprétation ? Allons plus loin : comme il est pratique pour des manipulateurs fourbes d’utiliser cette difficulté de lecture du Coran pour enflammer des esprits simplistes trop aisément surchauffés. On sait bien que tout parti révolutionnaire crée une façade annonçant au monde ses bons sentiments, et se dote dans l’ombre d’un bras armé chargé des basses besognes, quitte à protester bien haut contre des violences qui dérangeraient sa marche en avant. Il faut oser dire que, dans ces conditions, des Musulmans, même hommes de bonne foi, sont plus aisément instrumentalisables que des fidèles d’autres religions.

 

Si par malheur une confrontation doit se faire entre Musulmans et Chrétiens, qui osera poser comme négligeable l’inconscient collectif de chacun des deux groupes ? Les uns en tiennent pour la paix, les autres pour la guerre sainte ; les uns se représentent en agneau de Dieu, les autres égorgent un mouton lors de la grande fête ; les uns vivent dans l’incertitude de l’accession au trône, les autres dans la soumission à une volonté qui les dépasse, les uns se découvrent lorsque les autres se déchaussent, les uns veulent convertir à l’ombre de la croix, les autres bessif c'est-à-dire par le sabre. Comment ne pas imaginer de confrontation violente lorsque les circonstances les favorisent ?

 

Et comment ne pas oublier de rajouter à ces soubassements collectifs, les agissements aveuglés de certains, y compris ce fameux prince de l’Eglise, Mgr Duval, dont M. Kiser nous fait un panégyrique ? S’il existe une faute contre la pensée musulmane, c’est bien celle de trahir son propre camp, peu importe qu’on l’habille de grands principes européens, chrétiens ou de toute autre nature. Il faut oser dire qu’il existe des âmes nobles capables de mépriser les traîtres, même quand ceux-ci sont leurs « porteurs de valises ». Nous sommes peut-être, en France, dépourvus de cette noblesse-là.


A sa façon Mgr Duval, fut un porteur de valise, et son poids, pour être symbolique, n’en est que plus lourd. Les âmes les plus malades se drapent souvent dans les habits les plus rigides, et les indignations les plus théâtrales. Il est possible que Mgr Duval ait fait partie de ce syndicat de bergers chrétiens atteints de la maladie la plus grave du christianisme : l’autoaccusation pathologique. En effet, chaque religion, prise à l’échelle humaine, doit éviter une déviation mortifère.


Pour le Christianisme, cette déviation tient en trois points, le délire de paix, le masochisme jugal, et la quête déviée. Ces notions méritent explications, qui seront ici fortement simplifiées pour une meilleure compréhension. Si la paix est hautement souhaitable, les circonstances peuvent imposer de la défendre par tout moyen, y compris belliqueux, lorsque les conditions d’une guerre juste sont réunies. Le masochisme jugal consiste à ne pas comprendre que tendre la joue ne signifie pas la présenter stupidement pour recevoir une correction, mais bien mettre en tension ses muscles pour résister au coup suivant. Enfin, la quête déviée est celle du berger qui se croit bon : certes, il part à la recherche de la brebis égarée, mais il en néglige son troupeau, et le laisse en proie au loup. Quand ces comportements tournent au systématique, il faut en chercher les causes ailleurs. Toutes les hypothèses deviennent alors possibles, de la manipulation sordide à la pathologie bien connue sous le nom de syndrome de Stockholm. En tout état de cause, Mgr Duval a introduit le trouble dans son troupeau, et probablement attisé de la violence. Qu’il est loin de l’approche chrétienne vraie, ce prétendu prince d’Eglise. Nous lui préférerons sans l’ombre d’un doute celle de l’évêque d’Oran, Mgr Lacaste, qui, devant les troubles de conscience de ses paroissiens plongés dans cette violence, perturbés d’avoir à agir contre leurs enseignements de toujours, déclara prendre à son compte les pêchés dont ils seraient redevables. Si celui-ci n’était pas un vrai prince…

 

 

J’avais établi de ne pas faire injure à M. Kiser en cherchant des erreurs de détail concernant le quotidien des moines. Mais M. Kiser fait double injure lorsqu’il écrit (p 54) que « pour la plupart des Français en Algérie, les Arabes appartenaient à un autre monde. Ils vivaient souvent côte à côte et partageaient les mêmes autobus et les mêmes tramways. Pourtant les autochtones demeuraient des êtres à part, considérés davantage comme du bétail que comme des êtres humains ». Injure aux uns et aux autres, injure à la vérité d’une situation extraordinaire qui doit échapper à un « historien » américain de cette trempe. Mais peut-être ne peut-il faire autrement ? Peut-être transpose-t-il son histoire américaine sur le sol algérien, et prend-il les Arabes pour des Lakotas, des Sioux, ou autres Cheyennes ? En ce cas, il aurait des excuses. Mais alors, qu’il médite le titre d’un grand livre, et surtout, qu’il lise : « Cette haine qui ressemble à l’amour » de Jean Brune.

 

Comme M. Kiser montre moins d’aveuglement envers le sort réservé aux harkis et certains étranges silences des intellectuels français de gauche, il y a peut-être une chance que les écailles lui tombent des yeux. Peut-être… ?

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 07:44

COUR-DES-NOUVELLES.gif

 

Le deuxième lieu littéraire de LETTROPOLIS s'appelle donc la Cour des Nouvelles. Plus précisément il est divisé en deux grandes entités que sont la Criée des Nouvelles, réservée aux textes inédits, et la Galerie des Ancêtres, domaine récurrent de nos lieux littéraires, destiné à recevoir les documents du domaine public que nous estimons particulièrement.

 

Mais que sont les nouvelles ? Il est difficile de leur assigner une définition stricte, encore plus que pour le roman. La briéveté du texte est un premier repère, mais incertain entre le court roman et le conte de belle longueur.

 

De cette briéveté nécessaire, je ne saurais mieux parler que Christine Henniqueau-Mary dans son blog associé au mien :

 

"Il y aurait donc un contenu de nouvelles dans un de ces petits riens qui signifient tant. Un de ces petits événements qui développent soudain une vie intense, offrent à la pensée une consistance dense et envahissante. Car, comme la poésie, la nouvelle condense, concentre, a ses qualités propres d’énergie et de vitesse. Née d’un détail parfois très fugitif, elle sait garder une instantanéité constante, et c’est pourquoi elle a besoin d’être courte : à la longue, cette instantanéité fatiguerait le lecteur. "

 

Lisez et méditez le texte intégral qu'elle nous offre sur http://misenmots.over-blog.com

 

Il se passe donc dans la nouvelle quelque chose du domaine de l'énergie emmagasinée, impromptue ou méditée, toujours envahissante, parfois débordante.

 

La nouvelle n'est pas le genre préféré des Français, si l'on se réfère à son développement dans les pays anglo-saxons, qui, eux, utilisent le mot novel pour traduire notre roman et short novel pour nos nouvelles. Ceci explique peut-être cela, et traduit, je crois, notre approche française assez indécise de la concision. Nos mots et nos phrases plus longs que leurs équivalents anglais, notre conversation partagée entre le brillant et le brio, et la volonté de convaincre au prix de longs développements, notre positionnement linguistique entre les grandes périodes allemandes et les subtiles insinuations anglaises ne sont certainement pas étrangers à l'affaire.

 

La nouvelle n'est pas le genre préféré, ni des éditeurs ni des lecteurs français. On se glorifierait assez facilement de se présenter comme écrivain, sous-entendu de romans, ou d'autres longs essais, mais de nouvelles...? Et pourtant, quel amoureux refuserait un bijou à sa dame ?

 

Car il existe une autre dimension dans la nouvelle, c'est l'ouverture au monde. Toujours cette énergie qui explique ou qui attend, cette mise en suspens (à ne pas confondre avec le vocable anglais cher à Hitchcock) qui inclut le lecteur dans son temps, bien plus que dans celui plus lointain, plus réfléchi des personnages de romans.

 

LETTROPOLIS vous invite à venir et à revenir visiter sa Cour des Nouvelles, qui vous attend, vous lecteur, vous auteur.

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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 09:47

 

Quel rapport existe-t-il donc entre Air France et LETTROPOLIS ? Peut-être mes vieilles lectures de Mermoz et autres héros de l'air, ancêtres glorieux des premières lignes aériennes éjectés par leurs successeurs bureaucratiques de la dite compagnie. Mais surtout, le fait que Air France et KLM, géants de le circulation aérienne ont exposé leur bilan plombé de déficits colossaux.

 

Je laisse à d'autres le soin de filer la métaphore des trous d'air (au fait, il n'y a pas de trous dans l'air) des turbulences et autres images aéronautiques. La réalité structurelle est que cette grande compagnie ne peut plus se permettre ses dépenses fastueuses, bien moins nécessaires que la progression des compagnies à prix réduits.

 

Progression nécessaire, en effet, car je n'ai pas entendu que les revenus du Français moyen augmentent sans heurts. Je n'ai pas entendu non plus que le coût de la vie diminue. Et le monde est conçu de telle façon (on nous assène assez souvent le concept de mondialisation pour le comprendre) que les déplacements en avion sont indispensables pour des individus dits moyens.

 

Alors, lorsque je m'intéresse peu à la barquette-repas, et que je souhaite me déplacer, que le prix du billet est deux fois moins cher, le choix est vite fait. Quoi qu'on dise, les avions d'Air France ne sont pas des palaces à mille étoiles pour justifier les différences de prix majuscules.

 

Mais au fond, ce n'est pas Air France qui m'intéresse, mais LETTROPOLIS. Le même raisonnement s'impose. LETTROPOLIS est une entreprise à prix réduits qui décolle sur le marché de l'édition.

 

Ceux qui veulent lire, aiment lire, aiment découvrir les inédits de qualité, veulent devenir des auteurs à part entière viennent et viendront à LETTROPOLIS, plutôt qu'aux fastueux vendeurs de papier, de carton et de communication.

 

Car LETTROPOLIS, outre la passion de la bonne littérature, développe le concept de juste rétribution qui permet nos prix réduits.

 

Nos OLNIs® sont 5 à 10 fois moins chers que les livres équivalents du marché de l'édition papier.

 

10 000 signes pour 5 centimes : aucune édition, aucune librairie n'offre ce niveau de qualité et d'exigence à ce prix. Et qui ne le croirait pas appliquera la simple règle de trois à l'édition contemporaine.

 

Tant en qualité, qu'en prix, LETTROPOLIS décolle, sans crainte et sans honte.

 

Compagnons de lecture, embarquez !

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 07:07

 

... les chroniqueurs radiophoniques n'en finissent pas de célébrer ses louanges, et ils ont raison. Lorsqu'un éditeur de cette taille disparaît, c'est un pan de la maison culture qui s'effondre. Je n'ai pas à connaître des dessous de sa succession financière, et j'ose espérer que les éditions homonymes ont été consolidées bien avant la disparition du fondateur.

 

Mais LETTROPOLIS, à sa modeste place, existe dans le sillage de sa pensée. En effet, nous ne cessons d'affirmer que le texte est premier, même né d'un inconnu des grands médias, que les écrivains ne doivent pas dépendre des feux de la rampe pour accéder au statut d'auteur, que les magouillages des prix littéraires sont indignes, même et surtout si les textes primés sont de qualité, que la fonction "livre de poche" fut et demeure un progrès énorme dans la transmission du savoir, et que l'éditeur ne doit pas s'interdire de publier un texte de belle et bonne tenue, que les bons auteurs ont droit à reconnaissance, et que les lecteurs ont droit à la connaissance des bons textes.

 

Nous avons conceptualisé cela, non par imitation de ce grand personnage, mais par nécessité intellectuelle, partageant avec ce grand homme, sans qu'il nous fût jamais donné de le connaître, la même gourmandise des bons écrits, de toute provenance et de tout genre littéraire.

 

Toutes les fonctions de notre site le prouvent, et si l'exposé conceptuel ci-dessus semble aride à certains, la visite de LETTROPOLIS servira de démonstration.

 

Alors, l'ombre d'un géant ne doit pas faire oublier que le jour se lève pour LETTROPOLIS, sous les mêmes auspices, pour éclairer le même pays littéraire.

 

 

 

 

 

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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 17:49

 

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Hier est passé à la télévision Into the Wild, un remarquable film de Sean Penn dans lequel l'acteur Emil Hirsch incarne Christopher Mc Candless, auto-surnommé Alexander Supertramp. Aujourd'hui je ne m'essayerai pas au jeu des meilleures traductions françaises du titre ou du surnom. Je me contenterai de trouver trop réducteur le Vers l'Inconnu de la version québécoise et de rapprocher ce mot "wild" du célèbre Call of the wild, de Jack London, en français l'Appel de la Forêt ou l'Appel sauvage, peu heureux mais plus profond.

 

Quoi qu'il en soit, ce film retrace la véritable histoire de ce garçon brillant, promis à un bel avenir, qui, au sortir de l'université, en 1990, donne tout son argent avant de brûler le reste, se dépouille de presque tous ses biens, y compris de sa vieille Datsun qui lui rendait encore bien des services, et se lance dans un périple à pied, en canoë, en stop, mené par un rêve : l'Alaska.

 

Bien sûr, ce genre de départ pose immanquablement les mêmes questions : fuite ? De quoi ou de qui ? Inadaptation sociale, ou pire, schizophrénie débutante etc. ? Encore, lorsqu'une mode envahit une société, peut-on parler d'effet de groupe : retour à la nature, "beat generation", "Ruckkehr zur Natur" selon les lieux et les époques. Les humains, comme les lemmings, connaissent certaines transhumances des corps et des esprits, aussi mal expliquées les unes que les autres. Une mode chassera l'autre, et les minettes "baba-cool" qui faisaient leur pain en longue jupe à fleurs et sans soutien-gorge, sont bien vite retournées chez le boulanger et le marchand de lingerie.

 

Mais il y a plus d'humanité à chercher lorsqu'un être seul s'embarque dans cette aventure, qu'il ose, à sa façon tranquille, aimable et sérieuse, non pas défier la société mais prendre ses distances, non pas violer la nature mais tenter de se donner à elle, pour, peut-être, finalement, se retrouver.

 

Bien sûr, il faut faire la part des grands ancêtres qui ont laissé leurs traces littéraires et qu'il fréquentera jusqu'au bout : Tolstoï le Russe, et, moins bien connu chez nous, Thoreau l'Américain. À sa façon, Christopher établit un pont entre les forêts d'Astapovo et l'étang de Walden.

 

Il accomplira son trajet en deux ans. Deux ans pour vivre pleinement, et terminer sa course, dans ce bus perdu du parc Denali, en Alaska. Une mort superbement horrible comme on le pense de chaque être arraché trop tôt à ce que nous croyons être son destin, terriblement ridicule comme ses gamineries apparentes de refuser d'emporter le minimum de matériel de survie, et mystérieusement profonde comme les pensées qui l'assaillirent et que nous ne pouvons que deviner par les témoignages de ceux qui l'ont connu, et les rares écrits qu'il nous a laissés.

 

Mais aussi beau et fort que soit ce film, je recommanderai vraiment de lire le texte de Jon Krakauer qui a suivi, à l'américaine, c'est-à-dire sur le terrain, les traces du garçon. La richesse de ce récit est telle que je me contenterai d'en tirer deux faits importants.

 

Le premier concerne les causes de sa mort. Alors que le film, dont il est pourtant un conseiller, semble donner à croire que Christopher est mort pour avoir confondu une plante toxique avec une autre comestible, Jon Krakauer apporte des éléments suffisamment convaincants pour laisser penser qu'en fait, les livres sérieux sur le sujet n'avaient pas établi que, si la racine de cette plante était comestible, ses graines, surtout en cette saison étaient toxiques. Christopher, ainsi, aurait été d'abord aidé, puis perdu par le regard de la science sur la nature.

 

Le second est que ses dernières lignes sont écrites, non pas sur l'une des pages célèbres de ses grands maîtres à penser, mais sur la dernière page de l'Éducation d'un Errant (education of a wandering man) de Louis Lamour. Or cet auteur, très mal connu en France, souffre d'avoir dédié son œuvre littéraire à l'Ouest américain, à ses cow-boys, et autres héros, aussi mal vus par certains critiques que les films de même origine il y a quelques années. Mais ils en sont revenus pour le cinéma, ils y reviendront pour Louis Lamour, d'autant que le vieil homme citait là un poème de Robinson Jeffers, si beau que je ne peux m'empêcher de le reprendre ici (un peu remis à ma sauce):

 

Les sages dans leurs mauvaises heures

 

La mort est fière alouette des prairies,

Mais ceux qui meurent, à vouloir égaler les siècles

Par des œuvres au-delà de la chair et des os

N'ont cherché qu'abri pour leur faiblesse.

 

Les montagnes sont des pierres mortes.

Les uns admirent, les autres haïssent

Leur stature et leur tranquille insolence.

Elles ne s'en attendrissent ni se troublent

Et rares sont les mourants dont les pensées les imitent.

 

Louis Lamour, ce costaud avait le cœur à fleur de peau tannée et Christopher, au revers de cette page écrivit ses derniers mots :

J'ai eu une vie heureuse et j'en remercie le seigneur. Adieu et que Dieu vous bénisse tous.

 

Il reste... il reste la photo d'un garçon souriant à la mort devant la carcasse d'un bus abandonné.

 

 

 

 

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 07:19

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Je remets à l'honneur ce jour la belle expérience de vie que nous a présentée  

Cloud R'Bey : Parcours en Kaki d'un Bourgeois peu ordinaire.


Pour les lecteurs qui ne le sauraient pas, il s'agit du parcours d'un homme de belle taille (aux différentes acceptions du terme) pris dans une tourmente de non moins grande envergure, dont nous n'avons pas fini de payer les conséquences. Appelé sous les drapeaux le 31 décembre 1957 une autre façon de réveillonner il évoque son passage des deux côtés de la Méditerranée, ses espoirs et ses déceptions. Le témoignage n'a rien d'anodin, la vie réelle s'y déroule sans la teinture obligatoire et tisse sa toile jusqu'à aujourd'hui. Ce texte est autant un témoignage profond qu'un contre-poison à prendre de toute urgence face à la pensée assassine du politiquement correct.


Si j'en reparle aujourd'hui, c'est non seulement pour en redire tout le bien que j'en pense, mais aussi pour signaler notre nouvelle édition, augmentée d'une

préface du général de division aérienne M. Rougevin-Baville.


Cet officier général, plus jeune que l'auteur, fait le point et le pont entre les années soixante, et notre début de vingt et unième siècle. Il offre son témoignage, son expérience et ses réflexions aux esprits mal préparés à réfléchir (ou trop bien préparés à ne pas réfléchir). Il revient en particulier sur la grande et malhonnête fracture de l'incorporation des jeunes gens dans le service militaire, telle que l'ont connue (j'en fais partie) ceux qui l'ont vécue. Il ouvre des portes sur un espoir de relance d'un lien social à la fois libre et organisé, prenant tous son sens y compris international, dans le cadre national. Militaire, il pose en phrases simples dont le fatras intellectuel ambiant nous a déshabitués, les éléments nécessaires à la survie d'un pays. Militaire toujours, on comprend qu'il obéira sans cesser d'être lucide.


Une belle préface, qui, à elle seule, mériterait une édition et une réflexion développée par une action conséquente.


Cela posé, revenons, avec le petit jeu de mot de circonstance, à l'intérêt d'une préface, en général. Je me rappelle un écrivain affirmant dans une préface, qu'il ne fallait pas lire les préfaces. Son texte me paraissait ne porter que sur un seul danger, celui d'influencer le lecteur à une paresse intellectuelle. Je pense personnellement que l'exercice doit être réalisé, et précisément par et pour ce qu'il renferme de difficultés accumulées entre l'auteur du texte de base, le préfacier et le lecteur. Chacun de ces personnages peut se trouver pris entre la satisfaction et la déception. Tous les degrés existent entre la stimulation à lire le texte, la mise en lumière insuffisante ou excessive des thèmes traités, la louange publicitaire déguisée (l'éreintement étant théoriquement exclu de cadre), l'ouverture enrichissante qui, poussée à l'extrême, peut laisser supposer que l'auteur n'est pas allé au bout de sa réflexion, l'influence univoque du lecteur, qui ne doit pas négliger cependant de lui apporter un point de vue élargi.


En fait, une bonne préface, outre son honnêteté foncière sans laquelle elle ne peut prétendre à cette qualification, devrait accomplir trois buts : nous donner envie de relire le texte auquel elle s'attache, nous donner envie de lire le futur ouvrage de l'auteur, et nous donner envie de lire les autres textes du préfacier.


Mission réussie, mon Général !


Les membres de LETTROPOLIS sont heureux de cet enrichissement du  

Parcours en Kaki d'un Bourgeois peu ordinaire de Cloud R'Bey.


Et pour parodier la réplique d'une célèbre pièce :  

 

LECTEURS, CHARGEZ !



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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 14:45

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Là où les mots multiplient la vie, à l'infini...

 

Nous n'avons pas voulu ajouter le mot "roman" sur les présentations de nos OLNIs, étant établi que nous préférons situer directement ce genre littéraire dans son lieu géographique et dans sa fonction fondamentale, tels que nous les voyons. Nous ne négligeons donc aucunement, et même nous retrouvons l'idée d'une langue romane, issue du latin, non comme prisonnière évadée, mais comme héritière adulte. Nous nous rapprochons aussi du texte écrit sur un support qui favorise la réflexion tranquille, indépendante dans le temps et dans l'espace, qui sépare l'univers romanesque de celui du conte ou du théâtre, en une certaine façon qui affirme l'écrit comme complément nécessaire de l'oral.

 

C'est ainsi que se développe, en LETTROPOLIS, la Cité des Romans, là où les mots multiplient la vie, à l'infini. Car une cité bâtie sur des romans fait confiance à l'avenir, se nourrit des imaginaires, mêle hardiment les normes de l'écrit et les hardiesses de l'oral, les couleurs de la nature et de l'esprit, la narration subtile comme la critique acérée, plonge au secret des âmes comme aux oubliettes des palais, joue autant de la clarté que des ombres pour retrouver les vraies nuances de la vie.

 

Les romans, comme les traités historiques de belle tenue prennent ainsi le risque de naître et de mourir à proximité de grands feux. Aux bûchers des dictatures qui les consument répondent les contrefeux du politiquement correct qui les étouffent. Les cris de joie qui entourent les uns et les autres sont poussés par des bourreaux ou des esclaves, dont les fonctions se confondent souvent. Il est peut-être des périodes de paix pour les romans. Mais à bien faire le tour de notre monde contemporain, elles ne semblent pas dominer.

 

Il est heureusement, pour des romans de qualité, des destinées moins brûlantes, moins affligées. Mais gare à qui atteint les sommets dérangeants et dévoile les nudités royales.

 

S'il est une fonction du roman, c'est bien de donner libre cours à l'imagination de l'écrivain sans autre limite que l'ennui de son lecteur. Cette fonction fondamentale est amplifiée par les caractéristiques techniques du numérique. Le roman répond plus aisément aux innombrables situations de la vie que les contes (organisés autour de thèmes plus restreints, retrouvés en différentes parties du monde). Et comme la vie, il s'autorise les situations les plus étonnantes, et les imaginaires les plus débridés, il multiplie les personnages qui, comme les humains, sont uniques et irremplaçables.

 

Notre classification en sous-lieux littéraires a tenu compte de ces données. Dans cette Cité des Romans, nous emprunterons Le Pont des Classiques, la Passerelle de l'Histoire, le Boulevard du Crime, le Carrefour de la Science-Fiction, qui sont autant de lieux ouverts à nos inédits, où déambuleront auteurs et lecteurs contemporains, sous le regard de la Galerie des Ancêtres. Nul a priori ne les atteint en notre pensée, nul enfer ne les attend s'ils ne s'y placent eux-mêmes par des choix personnels.

 

C'est d'ailleurs une réflexion que nous avons menée et non encore achevée, celle des genres classés, non plus en raison de leur forme, mais en raison de leur type de public. De ce point de vue, l'enfer des bibliothèques s'opposerait au paradis de l'enfance, le "pour adultes seulement" au "coin des enfants". Nous verrons avec le temps si certains quartiers réservés doivent s'établir.

 

Mais, quelle que soit la décision, la qualité sera déterminante. En effet, si le roman suit, accompagne, voire précède la vie, il s'en éloigne par une différence notable : une vie si médiocre soit-elle, conserve tous ses droits, mais les romans médiocres n'auront pas droit de cité à LETTROPOLIS.

 

Auteurs, lecteurs, prenez le temps de visiter la Cité des Romans, d'affirmer votre personnalité littéraire, et de lire en liberté.

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  • Pierre-François GHISONI
  • la littérature en partage
L'homme avant les termites
L'idéal sans l'idéologie
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