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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 07:54

 

YALTA-1.JPG 

 

 

— Une énorme nouvelle, une énorme et bonne nouvelle : Yalta a été retrouvé !

— Yalta ?

— Oui Yalta.

— Parlez-vous de la célèbre conférence, celle où le monde a été partagé de bien étrange façon ?

— Yalta, oui, enfin, presque. Il faut que je vous en raconte l'histoire.

» Yalta, c'est le titre d'un remarquable tableau peint par Victor Cupsa dont les Cahiers d'atelier ont récemment été édités par Lettropolis. Le tableau y est reproduit.

— Pour ses qualités picturales je suppose ?

Certes, mais mieux encore : outre sa force d'expression, ce tableau appartient aux petites détours de l'histoire contemporaine.

— Comment cela ? Je n'en ai jamais entendu parler...

Le mieux est de laisser la parole à Victor Cupsa, telle qu'elle est dans son chapitre intitulé

 

UNE PRINCESSE RETROUVÉE

 

 

Domnitza Ileana… La mère Alexandra… Princesse de Roumanie, archiduchesse d’Autriche, fille cadette de la reine Marie la Grande, petite-fille de la reine Victoria d’Angleterre. Son livre Je vis à nouveau est sur l’étal devant moi, je suis dans la librairie universitaire de Cluj (vis-à-vis du New York (l’ancien hôtel) comme on disait dans le temps), et bien entendu, je l’achète.

 

La princesse Ileana fut pendant la troisième décennie, ensuite jusque vers 1947, une sorte de légende, surtout parmi les jeunes ; elle le fut tout autant pour les plus âgés car elle était l’image de la fille que chacun aurait aimé avoir. Je ne l’avais jamais vue, sauf sur une photo où elle devait avoir dix ou douze ans et tenait sagement la main de la reine Marie, sa mère. On disait d’elle qu’elle était très belle, une jeune fille modèle, elle était scout, aimait la nature, elle disait que  pour elle « le sourire de Dieu on le perçoit dans la montagne et la mer ».

 

Pleine d’autres qualités, tout ce que la rumeur populaire bienveillante peut inventer. Sans trop y réfléchir, ou même sans réfléchir du tout, j’avais pour elle un sentiment qui ressemblait à une affection un peu poussée. On parlait d’elle toujours en bien, comme d’une adolescente que tout le monde aimait. Je l’imaginais telle que la représentait l’opinion populaire, c'est-à-dire ayant à peu près mon âge. Une éternelle adolescente.

 

Ileana bénéficiait aussi de l’aura hors du commun de la reine Marie, héroïne de la première guerre, surnommée « la mère des blessés » quand, en tant qu’infirmière, elle avait risqué presque quotidiennement sa vie. Ileana était sa fille préférée et la fille vouait à sa mère une vénération de tous les instants.

 

Son livre, où elle ne parle que de responsabilité et de devoir, fut pour moi la révélation de certains faits que je connaissais mal ; elle décrit entre autres, des événements que j’avais vécus moi-même à douze ans, dans une ville de province pendant la période de l’occupation du pays par les nouveaux alliés.

 

Son récit est à un autre niveau, vu par l’œil d’une personne déjà adulte, située dans le cœur de l’action caritative, dévouée au-delà du raisonnable, active, énergique et pleine de bonne volonté. Elle avait rédigé son livre aux États-Unis, avec la franchise, la liberté d’expression que peut conférer l’atmosphère d’un pays libre sur un épisode que l’historiographie du pays n’a pas encore épuisé. Pendant quarante-sept ans ce fut un sujet tabou.

 

Ce n’est pas important que j’aie peu ou mal connu cette période, mais il y avait un aspect que je connaissais peu, celui de la débâcle de la population civile, après l’écroulement du front. Les trains de réfugiés venant de la zone des combats dans des wagons à bestiaux, les civils terrorisés, mélangés aux militaires blessés, aux animaux de ferme et les enfants morts en cours de route, cachés dans des valises pour pouvoir les enterrer quelque part à une arrivée en lieu encore inconnu. Sous les bombes des alliés.

 

Après la guerre personne ne pouvait s’occuper de ce genre de sujet, car il fallait chanter des hosannah aux occupants, s’occuper des faits positifs et enthousiasmants. Après que la chape de plomb nous fut mise dessus, verrouillée par le rideau de fer, je ne savais pas grand-chose de ce qui était arrivé ni à sa famille (elle avait six enfants), ni à elle-même.

 

Étant déjà en exil, j’avais entendu vaguement dire qu’elle était aux États-Unis et qu’elle avait pris le voile dans le monastère orthodoxe de la Transfiguration, d’Elwood City... La mère Alexandra.

 

Après les événements de 1989, il y avait un journal destiné à la diaspora roumaine envoyé gratuitement aux bénéficiaires, avec le but affiché de rétablir le contact entre le nouveau pays libéré et ceux qui, pour des raisons diverses avaient choisi de rester en Occident. Il s’appelait Curierul Românesc (Le Courrier roumain).

 

Je ne sais pas où ils ont déniché la reproduction de ma toile intitulée Yalta où je me représente crucifié sur la statue de la liberté décatie, vieillie par les outrages subis. En plein bonheur, dans l’euphorie du moment qui nous étranglait tous, dans l’enthousiasme délirant de la liberté retrouvée, ils l’avaient publiée pleine page à la une, sans me connaître, sans demander mon avis, la prenant pour ce qu’elle était, un condensé visuel de ce qui nous est arrivé depuis 1944 jusqu’à nos jours.

YALTA-2.JPG

Ma toile est devenue pour une semaine, (le temps de vie d’un hebdomadaire) le symbole de l’iniquité qui nous a emmurés pendant quarante-sept ans dans le glacis communiste. Elle est devenue comme un condensé des souffrances dues à la privation de liberté dont le pays avait souffert si longtemps, et quand ils l’ont vue, ils ont su qu’elle avait été faite pour eux, pour qu’ils la reconnaissent et qu’ils la publient pleine page à la une. Et ils l’ont reconnue et publiée, comme si elle était leur bien, ce qui était vrai.

 

J’avoue que le choix de ces journalistes que je ne connaissais pas, m’avait donné un sentiment que je ne peux ni décrire ni caractériser, qui dépassait de loin les sentiments que l’on peut avoir quand on voit une de ses toiles reproduite quelque part, ou bien la parution d’un article aussi élogieux qu’il soit. Rien à voir.

 

C’est la première et dernière fois de ma vie que j’ai ressenti la sensation que ce que j’avais fait, représentait quelque chose qui méritait bien la peine que je m’étais donnée pour la faire. Il ne s’agissait nullement d’un jugement de valeur concernant la peinture, mais un sentiment infiniment plus complexe, plus riche : je ne revenais pas parmi les miens avec les mains vides, mais avec un présent que j’avais fait pour eux, qu’ils ont spontanément reconnu et pris comme tel.

 

J’avais cru que la durée des effets d’un hebdomadaire ne dépassait pas une semaine. C’est inexact. Parfois cela peut durer un peu plus. Le correspondant aux États-Unis de la revue, est allé voir quelques- uns des membres marquants de la diaspora ; entre autres il a obtenu une entrevue avec la mère Alexandra. Il a dû lui montrer, je suppose, quelques exemplaires de la revue, pour démontrer sans doute les nouvelles orientations de la rédaction, lui faire connaître la nouvelle atmosphère au pays. Parmi ces exemplaires, figurait celui qui portait l’image de Yalta et c’est ainsi qu’à la réception de l’un des numéros qui suivirent, celui où était publié son interview, j’ai découvert que Domnitza Ileana de ma jeunesse, avait fait quelques remarques flatteuses concernant ma peinture.

 

Pont par-dessus le temps. J’écris ces lignes avec l’impression que je parle d’événements qui se sont passés il y a deux ou trois siècles dans la Roumanie où je suis né.

 

Oct. 2001.

 

 

 

— Quelle histoire ! Mais le tableau ?

— Il se trouve qu'un lecteur des Cahiers d'Atelier, séduit par le texte autant que par les illustrations, a cherché des tableaux de Victor Cupsa, et a retrouvé Yalta. Sans hésiter, il l'a racheté. C'est devenu le fleuron de sa collection.

— Un petit coup d’œil... un grand coup d’œil du destin.

— Cela fait trois heureux : l'acheteur, le peintre Victor Cupsa, et la fierté de Lettropolis, devenue galerie de peinture sans le vouloir.

— Mais... des tableaux de Victor Cupsa, il y en a d'autres ?

— À vous de chercher...

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