Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 20:51

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Honneur au Président Ramadier, l'ancêtre des éco-politiques, qui fut Président du Conseil l'année où l'auteur de ces lignes voyait le jour.

 

Ils ne savent pas ce qu'ils perdent, nos éco-maniaques, à méconnaître les humbles, les petits, les obscurs, et même les outranciers, les énormes, les lumineux qui défrichèrent les sillons de l'éco-politique, par lesquels ils espèrent, les gloutons, s'assoir maintenant près du poêle.

 

Je ne peux m'empêcher de sursauter en lisant les souvenirs de Jean-François Deniau intitulés Survivre Éditions Plon, 2006. Mon intention première était d'en tirer une petite leçon de littérature à ma façon. Mais peut-être vaut-il mieux attiser la flamme de la curiosité piquante? Donc, dans ce remarquable livre (vous ne couperez pas à quelques lignes dans un prochain article), j'apprends que le barbichu Ramadier, organisait son régal dominical en préparant une brandade de morue, son plat préféré. Mais bourreau de travail, et économe des deniers de la nation, il la mettait à dessaler dans le réservoir des toilettes du ministère. Ainsi, pas un seul litre de la précieuse eau n'était gaspillé. Qui dit mieux? Bien sûr, on pourrait établir une subtile équation entre l'intensité du dessalement et la taille des prostates ministérielles... ou pire encore!

 

Mais une autre question plus grave me vient à l'esprit: si tous les amoureux de la brandade commencent à imiter notre ancien écolo d'honneur, que deviendront les cabinets à sciure (j'ai bien écrit sciure, et j'invite les Auvergnats à bien y réfléchir) chers à José Bové? À moins qu'une autre recette, la morue panée, peut-être...?

On le voit, la question est d'importance. Mais je m'abrite sous le manteau protecteur du Président Ramadier, car, outre sa recette inédite, il mettait aussi un point d'honneur à ne pas chauffer son bureau. Il faut dire qu'en ces années de pénurie post-guerre, le ravitaillement faisait défaut.

 

Aux conditions de l'époque on peut superposer différents schémas psychologiques pour expliquer le comportement du Président Ramadier. Mais heureusement, le temps des vieilles barbes est dépassé.

 

Maintenant nous avons le bling-bling et nous interdirons à la température de grimper. Les nuages n'ont qu'à bien se tenir. Ah, mais! Scrongneugneu! Ici la pluie! Au pied, le vent! Circulez, tonnerre de Brest! Au bloc, la canicule!

 

La neige... oui, elle peut rester. Juste trois centimètres... De quoi paralyser la France.

 

 

 

Par Pierre-François GHISONI - Publié dans : LES PLONGEES DE L'ABSURDE
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Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 08:28

 

Bien des textes explorent les définitions de l'écriture, de ses formes, de sa vie. Il en est moins qui posent plus crûment comme question: un écrivain, mais qu'est-ce au juste?

 

Il est une façon indirecte d'avancer des réponses, c'est de demander leur avis à ceux qui ne le sont pas. La pratique du micro-trottoir amènerait certainement un bêtisier surprenant, trop facilement détourné vers le simple amusement. Il en est une autre qui explorerait le fond commun des clichés: le génie méconnu, la chambre sans chauffage, et autres lieux communs qui s'adaptent assez facilement au peintre, à l'inventeur, et presque, il y a peu encore, à l'étudiant studieux.

 

Mais le regard des autres peut être capté par l'écrivain soi-même. Dans ce chef d'œuvre de Jack London qu'est Martin Eden, il existe un passage significatif (entre autres). C'est le chapitre 34 dans lequel le héros se heurte coup sur coup aux regards des deux femmes auxquelles il donne son amour et son argent.

 

Lorsqu'il présente sa dernière œuvre, celle qui est "si différente qu'elle lui fait un peu peur" à Ruth, l'élue de son cœur, la belle jeune fille ne trouve comme réponse que celle de son milieu social élevé: "Croyez-vous que cela se vendra?". Peu après elle considère comme grossiers, les dialogues de Wiki-Wiki: Une faute de goût. Martin Eden ne peut que répondre brusquement: "c'est la vie vraie. Je ne peux la dépeindre que comme elle est".

 

Et comme Martin Eden a déboursé ses derniers dollars à éviter une saisie à sa logeuse, et qu'il n'a donc pas de quoi s'habiller de façon assez chic, la jeune fille le quitte sur une promesse illusoire de futures invitations dont on devine qu'elles ne viendront jamais.

 

Il se trouve alors que sa logeuse étant malade, Martin, qui a fait cent petits métiers, s'applique à laver et à repasser le linge fin dont elle devait se charger. Elle lui en vaudra une sincère et définitive reconnaissance; mais en même temps, "il tomba du piédestal où elle l'avait placé... Ce n'était qu'un simple ouvrier comme elle, comme tous ceux de son milieu et de sa caste, et s'il en était devenu plus humain, plus approchable, tout son attrait mystérieux avait disparu."

 

Ce chapitre 34 mériterait de plus amples développements, car il nous montre encore l'écrivain en butte à la vindicte de deux hommes qui le jalousent ou le méprisent. Mais cela est plus commun.

 

Elle est fondamentale, cette incompréhension bilatérale; de quelque côté que proviennent les regards, ils ne font que transposer des images toutes faites. Tout se passe comme si l'homme écrivain échappait aux autres, et spécifiquement à ceux à qui il donne sa part la plus humaine qui soit, d'amour ou d'aide amicale. Et le seul espoir fugitif de cette fin de chapitre est l'ombre du seul homme qui l'encourage, "Brisseden, "dont les poches étaient pleines, l'une de livres, l'autre de whisky".

 

 

Nous approchons là du grand paradoxe du livre. On a écrit, (Jack London le premier) qu'il s'agissait d'une attaque contre l'individualisme, le culte de la volonté, les thèses de Nietzsche. Tout cela est bien beau, bien théorique, mais à coup sûr ce sont plus des écrits d'auteur que des écrits d'écrivain. Car ce seul chapitre 34 replace l'écrivain à sa vraie place: Martin Eden est un titan vaincu, mais un titan que ne porte nulle basse envie, nulle volonté de détrôner quelque divinité olympienne. Il a besoin d'une ombre tutélaire qui partage ce piédestal et cet équilibre fragile.

 

On prend ici la mesure de ce texte dont j'ose affirmer qu'il traduit la grandeur de l'écrivain, et la relative déception que cause l'homme qui en fut l'auteur. En effet, Jack London ne faisait pas mystère de ses idées socialistes (mot à prendre avec le sens américain de l'époque). Il affirmait sa foi en l'homme, à l'inverse de Martin Eden dont il ne voulait pas épouser une prétendue volonté de puissance, cause finale de son suicide. Mais aucun psychiatre ne se laissera prendre à cet argumentaire, ce piège qui se retourna peut-être contre son auteur.

 

Martin Eden est peut-être le plus beau texte jamais écrit sur le combat de l'écrivain contre les ombres, par lesquelles se détache sa vraie lumière. Mais c'est aussi le livre que tout écrivain devrait avoir peur de lire.

 

Par Pierre-François GHISONI - Publié dans : AU FIL DE MES LECTURES
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Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 22:23

 

Les causeries du lundi de Sainte-Beuve nous ramènent aux années 1849 à 1862. Le second empire était en plein essor. Rousseau était mort depuis environ soixante-dix ans, c'est-à-dire, avec nos critères d'aujourd'hui, que son œuvre était tombée dans le domaine public.

 

Il est des époques de la littérature française qui rapprochent des paires conflictuelles, pour le plus grand bonheur des dissertations classiques. Corneille et Racine en fournissent un bel exemple, Rousseau et Voltaire un autre. Dans le cas de ce dernier duo, la particularité est d'avoir, chacun à leur façon, attisé quelques brandons qui devaient allumer un certain feu en 1789. Mais lorsque celui-ci éclata, il y avait plus d'une décennie que leurs cendres avaient refroidi. Dormaient-ils contents...? Cela est une autre histoire.

 

Quoi qu'il en soit, et sans prendre part à leurs démêlés, car ces deux-là se haïssaient bien, il faut bien reconnaître leurs talents différemment orientés. Si Rousseau peut, avec de forts arguments, être considéré comme le plus proche ancêtre du romantisme, Voltaire fait figure de fine mouche à vinaigre. Le bonhomme et le lutin n'en ont pas fini de séduire des générations de littéraires qui s'échinent à défendre leur héros en minimisant leurs travers. Chose curieuse, les curiosités biographiques de Rousseau sont plus répandues dans le public que celles du Voltaire méconnu. Peut-être le Genevois n'avait-il pas la malice de l'Arouet, pour ne pas dire plus. Peut-être était-il finalement plus franc, au moins en quelques occasions. Les Confessions en sont déjà une belle preuve, la correspondance une autre, bien différente de celle de Voltaire qui n'est jamais bien éloignée de rajouter un trait flatteur à son auto-portrait.

 

C'est ce que souligne Sainte-Beuve, lorsqu'il évoque certaines lourdeurs de style qui sentent encore le valet, certaines ouvertures qui en disent trop: "il ne semble pas se douter qu'il existe certaines choses qu'il est interdit d'exprimer".

 

Encore, tout cela ne serait-il que fariboles littéraires, si le brave homme ne s'était mis à donner du crâne contre les grandes questions des nations. L'Émile et le Contrat social en sortirent. Peut-être était-ce dans l'air du temps? Peut-être les mêmes titres issus de la pensée d'un froid et digne juriste auraient-ils glissé aux oubliettes de l'histoire? Ce ne fut pas, et Rousseau lui-même, s'abandonnant un jour, lors d'une conversation avec le philosophe Hume, déclara : "mais je crains toujours de pêcher par le fond, et que toutes mes théories ne soient pleines d'extravagances."

 

Théories pleines d'extravagances, l'Émile et le Contrat social, semblent pourtant avoir acquis droit de cité... et l'on voit le résultat.

 

 

 

 

Par Pierre-François GHISONI - Publié dans : AU FIL DE MES LECTURES
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 23:08
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Combien d'écrivains comptent dans un siècle, pour notre siècle? Très peu, assurément. Non pas que les bons, les très bons écrivains soient rares. Ils sont même plus nombreux qu'on le croit, et, comme mes lecteurs le savent, notre futur site littéraire aidera à les découvrir.

 

Mais il existe une classe à part: ce sont les écrivains dont l'œuvre explore le monde à contre-sens des idées forcées. Lorsqu'en plus ils ont été investis d'un talent à faire frémir les tièdes, et que leur regard perce le lointain si proche, le terme de prophète commence à venir à l'esprit. Jean Raspail est de ceux-là, espèce si rare qu'il a bien fallu l'écarter de l'Académie française, ce qui était juste. Car, ils auraient pesé bien peu, nos bicornés d'importance, face à celui qui restera l'un des témoins majeurs de cette fin de civilisation. Mais ce n'est pas de cela que je veux parler aujourd'hui.

 

Je préfère poursuivre mon approche des relations entre l'écrit et l'image. La pratique en est fournie par la sortie en bande dessinée du deuxième tome des Sept cavaliers, le roman éponyme du maître qui débute ainsi: "sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule, face au soleil couchant, par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée". Il serait bon que les adolescents apprennent par cœur cette phrase. Il serait bon qu'ils la répètent comme un mot de passe, un secret d'initiés. Ainsi en était-il dans le temps d'un presbytère qui n'avait rien perdu de son charme... dans un autre temps.

 

Si l'œuvre de Jean Raspail abonde en descriptions de tenues (que je n'aurai pas l'outrecuidance de transférer ici) ce n'est certes pas pour tirer à la ligne, mais bien pour donner toute sa valeur à ce terme: la tenue, ce tissu de fierté, cette posture de l'honneur reçu et transmis. (Inutile de préciser que cette partie de mon texte est illisible pour et par la majorité des participants à certain débat en cours). Elle abonde aussi en personnages rocailleux, intrépides, porteurs et portés de valeurs qui sont autant d'outrages au "foultitudement correct".

 

Je ne connais pas de texte de Jean Raspail qui ne parvienne à diriger à la fois notre imaginaire, notre regard sur le présent, et notre réflexion sur l'avenir. C'est pour cela que je vois en lui un maître à lire, et à écrire. C'est aussi pour cela que je n'aurais même pas pensé à faire chevaucher ces sept cavaliers sur les pages d'une bande dessinée. Il ne s'agit pas de mettre en cause le talent du dessinateur (Jacques Terpant) qui est grand, mais plutôt d'interroger de façon quasi systématique cet étrange chemin qui relie l'imaginaire à l'image, les haltes que nous pouvons y faire, et les modulations des représentations que nous en retirons. Le comte Silve de Pikkendorf, tel que dessiné, est-il encore celui qui m'avait accompagné dans le livre? Le visage retrouvé de Kostrowitsky nous rapproche-t-il d'Apollinaire et du pont Mirabeau, ou le lance-t-il, combattant d'une vieille guerre, à l'avant-garde d'une autre?

 

Il reste aussi, par le dessin, à oser dire ce que le livre ne peut pas. Car, la figure du dernier margrave, désabusée, lointaine, déjà détachée de ce monde qui a peut-être été rêvé, cette figure, ressemble à s'y méprendre, à Jean Raspail.

A force d'images...

 

 

 

Par Pierre-François GHISONI - Publié dans : AU FIL DE MES LECTURES
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /2009 22:49

Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées.

 

Ce texte de Maurice Denis est extrait de sa Définition du Néo-traditionalisme, parue dans la Revue Art et Critique du 30 août 1890. Il vient illustrer notre réflexion sur la création artistique, et, bien qu'il semble ne s'appliquer qu'à la peinture, développe plusieurs thèmes, dont nous retiendrons à peine celui de l'artisan maître de son expérience confronté aux désirs imprévus de l'artiste, mais surtout celui de l'image anticipatrice que l'artiste perçoit de son œil intérieur, avant que sa rétine en ait subi la moindre impression.

 

Il faut bien remarquer que le "certain ordre" n'est guère précisé, non plus que l'antériorité de l'expression "avant d'être". La porte est donc ouverte à une somme imprécise de préparatifs et de reprises qui peuvent courir depuis les premiers battements intellectuels par lesquels l'œuvre irrigue la veine de l'artiste, jusqu'aux limites théoriquement infinies du droit moral à repentir.

 

En outre, la notion de forme n'est jamais évoquée que comme le résultat de ces couleurs et de leur certain ordre. Le peintre est donc défini comme un assembleur de couleurs, créateur de formes. Il s'oppose ainsi au sculpteur, dont l'œuvre serait alors un jeu monochrome de lumières et d'ombres. Mais en allant plus loin dans l'énoncé de cette définition, on pourrait imaginer que le cheval de bataille, la femme nue, et l'anecdote se rejoignent dans la même œuvre, pour peu que les couleurs "formatrices" s'y prêtent. Une histoire dans l'histoire commence à prendre forme, mettant en scène le cheval et la femme, ou l'anecdote dans son sens le plus profond de chose inédite.

 

L'intérêt pour notre approche d'écrivain est de nous situer dans cette perspective, de poser la question des couleurs d'écritures et peut-être de leurs deux, trois dimensions, ou plus encore. L'écrit, malgré son apparente fixité, liée à la définition de ses mots, devient créateur de formes anecdotiques, ouvertes à des significations multiples et variables, à des anecdotes, des inédits de la pensée. Queneau et ses Exercices de style ne sont pas loin, mais avant lui, l'Étranger de Camus devient un homme sculpté, que l'on pourrait opposer à la Charogne irisée de Baudelaire. Le Maigret de Simenon impose sa présence massive, alors qu'Arsène Lupin, kaléidoscopique, échappe d'histoire en histoire à toute description précise, et nous ramène à l'anecdote.

 

Nous sommes progressivement passés de l'œil de l'artiste à celui du spectateur. Une fois de plus, nous sommes ramenés à une réalité qui touche à des noyaux mal définis, et pourtant si riches de possibles. La grande forme classique révèle encore bien des surprises.

 

Nous y reviendrons.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Pierre-François GHISONI - Publié dans : ECRIRE?
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